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Plan Michelin : les premiers pas du jeune Edouard et le cynisme du gouvernement

La semaine dernière, Michelin a annoncé simultanément 7 500 suppressions d’emplois en Europe pour les trois ans à venir (soit un salarié sur dix), et une hausse de ses résultats de près de 20 % sur le seul premier semestre 1999.

Pour Edouard Michelin, fils-à-papa de trente-six ans qui vient d’hériter de la direction du groupe (interviewé par Les Echos), " il est fondamental de prendre les devants et de préparer dès aujourd’hui la performance de demain ". Les bons résultats ne suffisent pas, il faut encore accroître la productivité de 20 %, " c’est un signal clair qui signifie qu’il y a un niveau minimum de profit nécessaire pour satisfaire les exigences de nos actionnaires ". Et il sait de quoi il parle, puisque la famille Michelin, parmi les premières fortunes du pays, reste le principal actionnaire du groupe, et que, comme le rapportait un élu du PC, ouvrier à l’usine de Clermont : " en 1996, les trois gérants de l’entreprise, Michelin père, Edouard le fils et le directeur financier ont empoché 59 000 F par jour, soit le salaire de 1 060 smicards ".

Malgré tout, d’après Michelin, cynique, " les salariés comprennent la nécessité " d’un tel plan, " il ne faut surtout pas opposer salariés et actionnaires. A l’origine de la création d’une entreprise, il doit y avoir une solidarité entre l’actionnaire et le personnel ". Solidarité à sens unique certainement. D’ailleurs pour lui : " ce n’est pas un plan social, c’est une stratégie européenne d’amélioration de la productivité ".

Effectivement, il n’y a rien de social dans la politique de la multinationale du pneu. Cette annonce de suppressions des effectifs est la dixième en France depuis 1983. Neuf plans ont déjà eu lieu pour supprimer 15 000 emplois. Et pendant cette période, les gouvernements qui se sont succédés, de gauche comme de droite, ont versé à Michelin plus de 10 milliards de fonds publics dans le cadre des plans de subventions pour créations d’emploi !

Et si à l’échelle du monde, le groupe a augmenté ses effectifs, c’est uniquement parce qu’il a racheté à plusieurs reprises des concurrents. Réduction d’un côté, rachat de l’autre, le trust compte aujourd’hui 127 000 salariés environ sur quatre-vingt usines (47 en Europe, 22 en Amérique du Nord, 6 en Asie, 4 en Amérique du Sud et 2 en Afrique), et c’est avec cette politique qu’il se place avec Goodyear et Bridgestone en tête du marché mondial du pneu. A eux trois, ils détiennent 60 % du marché.

Devant la force des trusts, les réactions des politiciens sont à la hauteur de celle du maire de Clermont qui n’a su qu’implorer que sa ville ne soit pas touchée. Comme le dit un salarié dans L’Humanité : " la politique du ventre mou, ça suffit ". Mais le ventre mou est général. Pour Jospin, ce qui est choquant, c’est que " les salariés n’ont pas été informés ". Quant à lui, il n’y peut rien, le gouvernement n’est pas là pour se mêler des affaires du marché.

Hollande, lui, propose de " renforcer le pouvoir des salariés en les dotant d’actions de leur entreprise ". C’est la démocratie des actionnaires, la socialisation… par le rachat des actions ! Surtout pas de conflits et de lutte de classes, vive la discussion dans les conseils d’administration, comme ça les représentants des salariés actionnaires pourront être informés des plans de licenciements, et même voter contre, en minorité.

La servilité du personnel politique éclate chaque jour un peu plus, devant chaque attaque du patronat contre les salariés. Pour la défense de ses droits et de ses conditions de vie, c’est clair, le monde du travail ne pourra compter que sur lui-même.

Franck Coleman

Sécu : tout va très bien entre la Cour des Comptes, la CNAM et Martine Aubry

A quelque temps de la discussion du budget de la Sécurité sociale au Parlement, la Cour des Comptes a fait son rapport pour les députés.

A première vue, ce serait un rapport sévère qui mettrait le doigt sur des insuffisances. Pourtant à le regarder de plus près, force est de constater que ce rapport va très nettement dans le sens souhaité et par le gouvernement et par la CNAM. Qu’on en juge : le reproche essentiel est que la Sécu se contenterait d’être simplement " payeur " sans se donner les moyens de contrôler à quoi servent ses dépenses. Mais que demande le directeur de la CNAM, Johanet ? Tout simplement qu’on lui donne les moyens légaux de contrôler encore plus les assurés et les médecins pour faire encore plus d’économies.

Le rapport reproche également l’autonomie relative des CPAM et le fait qu’elles soient trop nombreuses (129), ce qui empêcherait la CNAM de bien les contrôler. Mais que demandent le MEDEF et Jospin qui veulent faire un plan Juppé sans éclaboussures sociales ? Une seule caisse par département avec centralisation des tâches et suppression d’emplois à la clef. Et comme par hasard la Cour des Comptes se demande s’il existe une bonne gestion des ressources humaines (entendez les employés produisent-ils assez) à la Sécu.

Pour résumer, la Cour des Comptes se demande si la CNAM fait bien tout ce qu’il faut pour maîtriser les dépenses de santé.

Et justement, ce sont ces buts que poursuivent la CNAM et Martine Aubry, laquelle vient de demander de renforcer les contrôles sur les indemnités journalières, c’est-à-dire les arrêts maladies.

Alors après les pseudos querelles d’avant l’été, le beau fixe est revenu entre les partenaires. Johanet accepte que les hôpitaux restent sous la coupe du ministre puisque le dit ministre accepte de prendre en compte une partie de ses propositions dans le projet de loi sur le financement de la Sécurité Sociale. D’autant qu’il est persuadé que ce qui ne pourra passer tout de suite sera mis en place plus tard, au printemps 2000, lors de la loi sur la modernisation de la politique de santé.

Face aux assurés sociaux et à la plus grande joie du patronat, c’est main dans la main que Johanet et Martine Aubry vont tenter de ficeler leurs mauvais coups.

G. L.

Fusion Elf-Total : les profits des actionnaires " dopés " par l’annonce des licenciements

A l’issue d’une bataille financière acharnée qui a duré deux mois et demi, la fusion entre les deux groupes pétroliers français Elf et Total a été conclue. Pour appâter les actionnaires, Total a fait monter les enchères et proposé l’échange de 13 actions Elf contre 19 Total, permettant aux actionnaires d’Elf de réaliser une plus-value de 26 %, au lieu de 15 % prévus au départ. Jaffré, le PDG d’Elf, associé à la BNP, n’a pas fait le poids face à son concurrent de Total, Desmarest, associé lui à la Société générale, pour aligner les fonds nécessaires à l’opération. Vaincu, il cède la place mais, contrairement aux milliers de salariés du groupe qui seront jetés à la rue, " dommages collatéraux " de cette mégafusion, lui n’a rien à craindre pour son avenir... le seul revenu de ses stocks-options étant estimé à la somme rondelette de 200 millions de francs.

Car en même temps que la fusion était annoncée en grande pompe, à la grande satisfaction des actionnaires et du gouvernement Jospin, Total annonçait un plan de 4 000 suppressions d’emplois dont 2 000 en France sur trois ans, c’est à dire 3 % des effectifs. C’est le chiffre que Seillière, le patron du Medef, a estimé cyniquement ne pas dépasser la moyenne, à l’annonce des milliers de licenciements chez Michelin. Les travailleurs vont faire les frais de cette opération financière dans laquelle les licenciements vont " doper " le cours des actions et les profits à venir. Car les dirigeants de ces groupes n’ont d’autres volonté et d’autre politique que la satisfaction insatiable des actionnaires, comme Jaffré, qui a fait de la " share-holder value " (la " création de valeur pour l’actionnaire ") sa religion. Nommé par Balladur en 93, il a fait à Elf le grand ménage, avant d’organiser la privatisation en 94, se vantant auprès des représentants des fonds de pension anglo-saxons d’avoir " réduit de 15 % le nombre de salariés "... " myopes " et " rétifs au changement ". L’action a progressé en moyenne de 23 % par an.

La fusion devrait permettre au nouveau groupe de réaliser une économie de 10 milliards de francs, grâce à des restructurations et à l’élimination des secteurs en doublon ou les moins rentables, et de nouvelles suppressions de postes, non encore annoncées, sont à prévoir dans le secteur Chimie que le plan de Total conservera, contrairement aux propositions d’Elf, qui souhaitait diviser les deux branches et se concentrer exclusivement sur le secteur du pétrole. Desmarest, le PDG de Total, a annoncé pour la Chimie, " poursuivre une croissance de ce secteur... concentrée sur les domaines à forte rentabilité " où " les marginaux seront cédés ".

La fusion des deux groupes en fait le 4ème mondial du pétrole, avec plus de 130 000 salariés dans le monde, après les groupes Exxon-Mobil, Shell et BP-Amoco qui sont eux-mêmes le produit des mégafusions réalisées depuis maintenant plus d’un an dans le secteur pétrolier. L’industrie pétrolière, qui doit faire face à la chute des cours du pétrole à l’échelle mondiale, et aux retombées des crises asiatique et russe, est engagée dans la logique de la concentration pour le partage des profits. En France, le nouveau groupe Elf-Total, contrôlera 25 % de la distribution et, finie la bataille des prix que les deux concurrents se menaient jusque-là, les consommateurs risquent bien d’être eux aussi les victimes d’une nouvelle augmentation des prix.

Le gouvernement " restera particulièrement attentif aux conditions sociales de l’opération " a déclaré Stauss Kahn qui, tout comme Jospin, ne cachait pas sa satisfaction..

Catherine Aulnay

Pour le gouvernement, " l’égalité professionnelle entre les sexes ", c’est rogner sur l’APE

La rapporteuse de l’expertise sur l’égalité professionnelle des sexes proposait à Jospin le 2 septembre la diminution de la durée d’attribution de l’APE, l’allocation parentale d’éducation. Actuellement d’une durée de 3 ans, elle passerait à 6 mois.

D’un montant dérisoire de 2 900 F par mois, cette allocation a été créée en 1985 pour les salariés de trois enfants interrompant pendant 3 ans le travail pour élever leurs enfants. Lorsque cette allocation a été élargie en 1994 au deuxième enfant, elle a fait croître le nombre de prestataires de 75 % .

A défaut de toucher des salaires leur permettant de vivre, de nombreuses jeunes femmes surtout, en particulier mères de deux enfants, ont arrêté de travailler, leur taux d’activité passant, entre 1994 et 1997 de 63,5 % à 52 %, selon une étude de la Caisse nationale d’allocations familiales. C’est ce qui fait dire à l’auteur de l’étude que l’extension de l’APE aux parents (en grande partie aux femmes) de deux enfants jusqu’au troisième anniversaire du dernier né " apparaît pour ce qu’elle est : une incitation au retrait des femmes du marché du travail ". Et de rajouter : " Après 3 années passées à la maison les jeunes mères éprouvent de grandes difficultés à s’insérer dans le monde du travail…Elles sont reléguées dans des secteurs où la flexibilité du temps de travail et les formes atypiques d’emploi sont les plus fréquentes, ce qui les inscrit dans la précarité ou la mise à l’écart du travail ". Le journal l’Humanité est tout à fait d’accord, il parle d’une " proposition louable " de la rapporteuse, en rappelant que seulement 25 % des femmes aiment rester au foyer. De plus, il se réjouit du partage du temps de congé rémunéré entre le père et la mère, contenu aussi dans le rapport, en disant qu’il " incitera les hommes à prendre davantage leur part dans l’éducation des enfants " !

C’est l’aggravation du chômage et de la précarité qui pousse de nombreux parents, femmes et hommes, à vivre avec des allocations allouées chichement par l’Etat, et à devoir quitter la vie sociale du travail pour se cantonner dans le travail au foyer. Ce rapport est fait pour préparer encore une restriction budgétaire sur le dos d’allocataires, de travailleurs ou de chômeurs aux faibles revenus qui seront ainsi encore amputés.

S. C.

Caisses de Sécurité Sociale : rien ne va plus

La presse et la télévision se sont fait l’écho ces derniers temps des problèmes que rencontre une partie importante des Caisses Primaires (les CPAM). En Ile de France, il y aurait près de deux millions de feuilles de soins en instance. Et ce n’est pas le seul endroit, d’autres caisses rencontrent des difficultés importantes. Pas difficile d’imaginer les conséquences pour les assurés sociaux dont certains doivent attendre le paiement de leurs indemnités journalières plusieurs semaines, voire plus d’un mois. Ce scandale qui pénalise les plus démunis vient après celui des CAF révélé cet été.

Les Caisses nationales ont des réponses toutes faites pour expliquer les problèmes : " c’est la faute à l’informatique, aux nouveaux systèmes mis en place : Cristal dans les CAF, Progrès dans les CPAM ", et d’invoquer les congés et le temps nécessaire pour former les employés aux programmes informatiques.

Bien évidemment, c’est du bluff qui masque le problème de fond : les réductions d’effectifs de plusieurs milliers d’employés qu’avouent tranquillement des responsables de la CNAM : " nous avons déjà supprimé 10 000 emplois dans l’assurance maladie, nous allons en resupprimer 7 000 à 8 000 ". Ces baisses sont programmées et mises en œuvre, entre autre dans le cadre du projet Sésam-Vitale, et continuées coûte que coûte et quelles qu'en soient les conséquences pour les employés et les assurés.

Dans la branche Vieillesse, les problèmes sont connus et à venir. En effet, alors que les effectifs diminuent, les dirigeants savent très bien qu’avec l’arrivée prochaine à l’âge de la retraite des enfants du baby-boom, le nombre de dossiers va augmenter de façon spectaculaire et qu’il sera impossible de les traiter convenablement avec les effectifs actuels. D’autant que les CRAM ayant cessé depuis longtemps de former régulièrement des nouveaux techniciens, il y a de moins en moins d’employés connaissant toutes les ruses et les difficultés d’application de la législation très complexe. Qu’importe ! Maîtrise des coûts d’abord !

Aussi le malaise est grand parmi les employés de la Sécu, au point que des directeurs ont fait état publiquement de leurs inquiétudes face à une crise qu’ils sentent monter et qui les inquiète. Ces gens là ne voudraient surtout pas récolter la monnaie de leur pièce !

Gilles Luca