Après une semaine de terreur et de massacres au Timor-Oriental, ayant entraîné, selon les évaluations officielles, la mort de 7 000 habitants et la déportation forcée de 300 000 personnes (30 % de la population ) vers la partie indonésienne du Timor, le président Habibie a finalement cédé dimanche 12 septembre aux responsables de lONU et des pays occidentaux qui limploraient daccepter lenvoi dune " force internationale ", composée de soldats australiens et asiatiques. Les premiers " casques bleus " arriveraient dans un délai estimé à une semaine, laissant largement le temps aux chiens sanglants de larmée indonésienne, de se replier vers le Timor-Occidental. Des camps de rétention y ont été ouverts. Les miliciens armés y opèrent le tri parmi les réfugiés à la recherche des partisans de lindépendance. Mardi 14 septembre, les parachutages de vivres et de médicaments aux habitants de lîle étaient encore au point mort. Pendant ce temps, les meurtres et les pillages continuent. Toute la partie orientale du Timor nest plus quun amas de ruines. Les habitants qui ont pu échapper aux massacres vivent terrés dans les collines, se nourrissant de racines. La famine risque rapidement de faire dautres centaines de morts dans les jours qui viennent, faute deau et de nourriture.
Habibie a donné son aval après avoir attendu docilement que le général Wiranto, ministre de la Défense et chef des armées, lui en ait donné lordre. Quelques jours avant, le même Habibie qualifiait de " mensonges " et de " fantasmes ", les informations concernant les tueries et la collusion de larmée avec des miliciens. Les médias occidentaux, ainsi que le dirigeant indépendantiste timorais Xanana Gusmao, ont aussitôt salué le " courage " du président indonésien. Il apparaît clairement aujourdhui que les hauts responsables de lONU, mais aussi les Clinton, Blair, Chirac ou Jospin savaient par avance le sort qui était réservé à la population de Timor Est au lendemain du référendum du 30 août. Des rapports accablants en possession de lONU et datés de juillet dernier, indiquaient que des préparatifs étaient en cours dans létat-major de larmée en vue dune " campagne terroriste " qui avait " le soutien du gouvernement indonésien " en cas de vote favorable à lindépendance. Ce plan, concernant le déploiement et larmement des milices portait le sinistre nom " d'Opération nettoyage total " et avait reçu laval du général Wiranto. Cest donc sciemment que la population du Timor-Oriental a été livrée pieds et poings liés par lONU à la folie meurtrière des militaires indonésiens, pendant que les représentants de limpérialisme volaient au secours du régime indonésien.
Lattitude criminelle et cynique des dirigeants occidentaux est à la mesure du soutien inconditionnel quils ont apporté aux militaires indonésiens depuis près de 40 ans. En 1965, le général Suharto, avec le soutien des USA, sempara du pouvoir dans un véritable bain de sang anti-communiste qui aurait fait entre 500 000 et un million de morts. Les Etats-Unis sont devenus le principal fournisseur darmes du régime à hauteur de 90 %, le reste étant fourni par la Grande-Bretagne et la France. Un autre exemple significatif est la collusion, cette fois-ci, entre le régime indonésien et les 15 pays de lUnion Européenne, qui ont attendu une semaine de tueries pour suspendre provisoirement pendant 4 mois les livraisons darmes à Djakarta. Quant au gouvernement australien, il cherche à redorer son blason après avoir été en 1978, le premier à reconnaître lannexion du Timor. En 1989, le dictateur Suharto dont le clan possède 40 % du Timor signa avec des compagnies australiennes une concession pour lexploitation de gisements importants de pétrole et de gaz.
Les généraux indonésiens attendent déjà la prochaine étape de la crise politique en Indonésie. Le successeur de Suharto, Habibie est une marionnette aux mains des militaires. La principale dirigeante de lopposition, Mégawati Sukarnoputri a directement cautionné les massacres au Timor en se déclarant " très déçue " par le résultat du vote en faveur de lindépendance. Son nationalisme virulent rejoint celui du général Wiranto. Les militaires indonésiens se tiennent dores et déjà prêts à prendre directement le pouvoir dans la " 3éme démocratie du monde ". La crise économique qui dure depuis 2 ans a totalement laminé le niveau de vie de la population pauvre qui est revenue 20 ans en arrière. Cest pourquoi les dirigeants impérialistes de la planète tiennent tant à avoir les meilleures relations possibles avec les généraux, dirigeants de fait de lIndonésie, et à même de défendre, comme par le passé, leurs intérêts vitaux dans la région.
Jean Narédo
La lutte contre la violence et le narcotrafic, prétexte dune possible intervention militaire des Etats-Unis en Colombie
Les Etats-Unis vont-ils envoyer une force dintervention militaire en Colombie ? Cette question, qui sest posée cet été, na rien perdu de son actualité, tant est flagrante lincapacité du gouvernement dAndrés Pastrana à enrayer les progrès de la guérilla, avec laquelle les négociations semblent avoir tourné court.
Dans ce pays de 40 millions dhabitants, grand comme deux fois et demie la France, les organisations de la guérilla, dont les plus connues sont les FARC et lELN, mènent depuis 1948 une lutte armée dont le pouvoir na jamais pu venir à bout. Sans que lon puisse vraiment parler de " zones libérées " où les guérilleros auraient imposé leurs propres institutions, ils contrôlent des territoires importants et jouissent dun réel soutien dans une population paysanne très pauvre.
Le retour à la paix civile avait été laxe de la campagne électorale dAndrés Pastrana qui, candidat du parti conservateur, avait obtenu le soutien dune fraction du parti libéral, de léglise catholique et de nombreuses personnalités, dont lécrivain Garcia Marquez, ainsi que lappui marqué de Bill Clinton. La population colombienne exprimait ainsi sa lassitude devant la " guerra sucia " (la guerre sale) et les multiples aspects dune violence qui fait chaque année plus de 30 000 victimes, tant au travers des affrontements militaires et des assassinats politiques que de la criminalité de droit commun.
Dès son élection, le nouveau président avait rencontré Manuel Marulanda, le principal dirigeant des FARC, dans le maquis depuis 40 ans, pour proposer un calendrier de négociations dont lobjectif affiché était une solution à la " salvadorienne " : dépôt des armes par la guérilla, amnistie et réintégration dans la vie politique du pays. Mais ces négociations ont échoué. Andrés Pastrana pouvait certes prétendre que rien dans les principales exigences des FARC - réforme de lEtat et de la Constitution, transformations sociales nétait incompatible avec ses propres objectifs, il est clair que toute amélioration sérieuse des conditions de vie de la population est impossible dans le cadre de la soumission aux exigences du FMI et le la Banque Mondiale.
La violence, la criminalité, ont leur origine dans la misère grandissante dune partie de la population. Chacun connaît ces images des gamins de Bogota qui vivent dans la rue, se prostituent ou cherchent leur subsistance dans les poubelles. Pourtant, la Colombie pourrait nêtre pas un pays pauvre. Outre sa position de 2ème exportateur mondial de café, elle dispose dimportantes ressources naturelles. Selon les géologues, elle recèle des gisements de pétrole encore inexploités dont les potentialités seraient égales à celles du Venezuela. Ces richesses intéressent naturellement beaucoup les multinationales, pour lesquelles le président conservateur a toutes les complaisances, comme en témoignent les nouveaux contrats très avantageux consentis récemment à la British Petroleum.
Mais la sécurité des investissements nécessite le retour à la paix civile. Dans le passé, la priorité du gouvernement des Etats-Unis était la lutte contre la " subversion communiste " et, consciente de limpuissance de larmée régulière, la CIA avait armé et entraîné des groupes paramilitaires. Ces derniers, qui sévissent toujours et bénéficient de complicités dans lEtat-major comme au sein de lappareil dEtat, sont les auteurs de massacres de paysans soupçonnés daider la guérilla, comme du meurtre de centaines de militants syndicaux. Une partie de ces milices intervient directement comme mercenaire au compte des grands propriétaires terriens ou du patronat, mais surtout elles aspirent à jouer un rôle politique direct au travers de la constitution des Autodéfenses Unis de Colombie, un mouvement fasciste dirigé par Carlos Castaño.
Cependant leur action, qui participe à la spirale de la violence, ne correspond plus à la stratégie des Etats-Unis. En Colombie, comme sur tout le continent, lheure est aux " transitions démocratiques ", avec des gouvernements élus, sappuyant sur les classes moyennes, réalisant les privatisations et honorant le service de la dette. Mais la Colombie na pas encore trouvé son Menem ou son Cardoso (respectivement présidents de lArgentine et du Brésil) capable dimposer de nouvelles restrictions aux classes populaires. Plus grave, le pays voisin, le Venezuela, vient de porter au pouvoir Hugo Chavez qui doit ses succès à ses prises de position nationalistes et populistes. Que celles-ci soient purement démagogiques nempêche pas que la victoire de Chavez et lappui populaire dont il bénéficie rendent difficile dans limmédiat la privatisation de lindustrie pétrolière. Quant au Panama, sa population sest prononcée, contre lavis du parti au pouvoir, contre le maintien des bases militaires américaines après la rétrocession du canal.
Cet ensemble de facteurs incite le gouvernement Clinton à intervenir. Non pas comme au temps de la guerre froide, quand les Etats-Unis soutenaient ouvertement les forces les plus réactionnaires du continent, mais une intervention moderne, quasi-humanitaire, dont le prétexte est tout trouvé : la lutte contre la guérilla se recouperait avec la lutte contre le trafic de drogue, puisquune partie des territoires quelle contrôle sont ceux où lon cultive la coca. Or, dès 1988, le Congrès avait donné son feu vert pour des interventions extérieures contre un trafic qui affecte sérieusement les Etats-Unis. Il sagit naturellement dun prétexte. Si une partie de la paysannerie continue, faute de ressources alternatives, la culture traditionnelle de la coca, ce nest pas dans cette population, ni dans les rangs de la guérilla, que lon trouve ceux qui profitent du narcotrafic. Le président Pastrana le sait bien, qui a dû sexiler un temps du pays pour avoir dénoncé les liens de son prédécesseur libéral, Ernesto Samper, avec le " cartel de Cali " qui, avec celui de Medellin, se partageait le marché de la drogue.
Une intervention nord-américaine en Colombie ne serait quune manifestation supplémentaire de la nécessité pour limpérialisme dintervenir directement pour briser la résistance des peuples au nouvel ordre économique mondial.
Giani Panini