échos de luttes



Grève pour les salaires à Sextant Le Haillan

A Sextant, c'est la période des Négociations Annuelles Obligatoires, les propositions de la direction ont été jugées par tous comme une provocation : 1 % d'augmentations générales pour les non-cadres et pour les cadres la perspective de la réorganisation de leur temps de travail sauce Aubry qui serait un recul. Le 10 février, une Assemblée Générale avait regroupé 350 salariés. Nous avions décidé la fermeture du portail les lundi 21 et mardi 22 février jusqu'à 9 heures, afin de faire pression sur le nouveau RV des négociations avec la direction le mercredi 23. Ces mobilisations ont été un succès et, dans l'usine, l'ambiance était à la discussion et à l'expression du mécontentement, bien plus qu'au travail.

Dans l'après-midi du 23, nous avons eu les résultats des négociations qui se sont immédiatement répandus dans les ateliers provoquant la colère : la direction, royale, proposait un minimum de 120 F d'augmentations générales pour les non-cadres. Dans sa largesse, elle augmentait de 0,2 % le budget des augmentations individuelles et continuait à intégrer la prévoyance dans la politique salariale. Les techniciens forfaitaires n'avaient droit à aucune augmentation générale. Ces collègues sont mis au régime des primes et des augmentations individuelles. Pour les ingénieurs et cadres, la direction inventait deux nouvelles formules : les heureux élus du Bonus Sur Objectif (5,4 millions de francs que se répartissent 300 cadres), et les bannis du BSO. Une nouvelle façon de tenter la division. Elle annonçait aussi que l'intéressement va doubler cette année. Vu la misère qu'on a touchée l'année dernière, la direction a des réserves. Certains secteurs ont alors spontanément éteint les lumières et les ordinateurs pour se regrouper et discuter dans les couloirs : la grève, dès le lendemain était le sujet de toutes les discussions. Nous nous sommes retrouvés à une trentaine, syndiqués et non-syndiqués, à la débauche, dans le local syndical pour organiser la mise en place d'un piquet et le blocage du portail dès le milieu de la nuit.

Le jeudi matin, le personnel était réuni devant l'usine. La grève déclarée par les organisations syndicales est bien l'expression du ras-le-bol et du profond mécontentement accumulés par la très grande majorité d'entre nous. Nous voulons des augmentations générales pour tous, de l'ordre de 800 F et nous sommes bien décidés à obtenir notre dû, sachant que, grâce à notre travail, la direction a largement les moyens. D'ailleurs notre détermination à tenir est à l'image de notre installation. Des tentes sont installées devant l'entrée de l'usine, équipées de frigo, camping-gaz, télé, chaîne stéréo. C'est le grand confort. Rien ne manque, surtout pas l'enthousiasme et la bonne humeur au piquet de grève qui bloque l'usine jour et nuit ainsi que le week-end. La force de notre mouvement, c'est la participation active du plus grand nombre. Chacun trouve sa façon d'être acteur de la grève : l'ingéniosité pour installer le matériel, la présence au piquet, les talents culinaires, l'imagination pour faire la fête, les échanges d'idées et d'expériences, toutes ces initiatives sont autant de manières de renforcer la détermination collective.

Le dynamisme et la rapidité de la mise en place de la grève inquiètent bien sûr la direction. D'autant que sur les autres sites du groupe, la mobilisation s'organise et se durcit. La direction a tenté des manœuvres d'intimidation : assignations de quatre d'entre nous au tribunal, chantage à la reprise dès le lundi 28 février avant d'ouvrir des négociations le mercredi 1er mars. Mais le lundi, face à notre détermination à continuer la grève, la direction a dû accepter des négociations sans préalable pour le 1er mars. Parmi les quatre assignés, il y avait une d’entre nous à laquelle la direction reprochait d’avoir expliqué à un journaliste les raisons de la grève, et d’avoir appelé à la grève pendant l'AG d'information du personnel. Tout le monde a vécu cela comme une nouvelle provocation, mais on a aussi mesuré la hargne de la direction contre les grévistes et son inquiétude qui l'ont conduite à de telles maladresses.

Au bout du 6ème jour de grève, deux dirigeants du site ont enfin daigné venir parler aux grévistes au piquet de grève. Nous étions plus de 200 à leur dire notre colère et notre détermination : " 120 F c'est ridicule ! On remplit notre frigo comme vous, le bœuf c'est aussi cher pour nous, mais on en mange moins souvent que vous. On veut des augmentations minimum de 500 à 600 F " résumait un des grévistes parmi les nombreux collègues à avoir exprimé vertement leur sentiment aux représentants de la direction qui n'en menaient pas large.

Aux dernières nouvelles, le résultat des négociations est une véritable provocation : 250 F d’augmentation minimum, 1 % d’augmentation générale et, pour les cadres qui bénéficient du BSO, l’augmentation passerait de 2,7 à 3 % ! Cela révolte tout le monde, toute la question est de savoir si nous aurons la force de continuer la grève en l’étendant aux autres sites.

La lutte des De Carbon : pour faire échec aux plans des patrons et se faire respecter

La tendance actuelle des entreprises est à la concentration et les équipementiers de l’automobile doivent s’adapter à cette logique. Dans les années 1970, il y avait en Europe 10 000 fournisseurs directs pour l’industrie automobile. Au milieu des années 90, ils n’étaient plus que 3 000 et il ne devrait plus en rester que 500 en cette année 2000. Pour accélérer le mouvement, les grands groupes automobiles eux-mêmes réduisent leur nombre de fournisseurs.

C’est dans ce cadre que se situe la fermeture maintenant prévisible de l’usine de De Carbon, à Andé (Eure). General Motors et Renault ont cessé en effet depuis quelques mois d’y acheter leurs amortisseurs. Et c’est dans ce cadre aussi que s’explique le fait qu’en même temps que Delphi se sépare de De Carbon, elle vient de racheter Lucas, qui lui-même avait fusionné avec Varity en 1996. C’est pour payer cet achat que Delphi veut mettre à la porte 282 salariés.

Le groupe n’est évidemment pas sur la paille : c’est le premier équipementier au monde ! Delphi a accru en 1998 son bénéfice net de 22 % au plan mondial et investit dans de nouveaux sites, au Maroc, en Pologne. Le patron de Faurecia, boîte concurrente de Delphi, décrit fort bien dans une interview cette logique : " Je m'approvisionne n'importe où, là où c'est le moins cher. Par exemple, les salaires polonais sont cinq fois inférieurs aux français. Mais cela ne durera pas : on peut parier que dans cinq à dix ans, l'écart se sera resserré. Après, ce sera la course vers la Biélorussie, l'Arménie... Nous avons implanté une usine en Pologne il y a plus d'un an. Nous ferons certainement une deuxième usine de composants de sièges dans ce pays dans les deux ans qui viennent. Les excédents de volume seront dans une grande mesure implantés en dehors de France. "

Les travailleurs de De Carbon sont conscients qu’il ne s’agit pas de lutter pour des équipementiers " français ", contre une pseudo-concur-rence de travailleurs " étran-gers ". Leur but est très clair : prendre sur les profits pour conserver les emplois. Et cette bagarre, ils la mènent depuis un an et demi contre leur patron, mais aussi contre le gouvernement et le Parlement, qui ne font rien pour interdire aux patrons de licencier alors qu’ils font des profits.

Au milieu du mois de février, pendant cinq jours, la direction de De Carbon a décrété le lock-out, mais la justice, pour une fois, a tranché en faveur des travailleurs et déclaré que ce lock-out était illégal. Mais la direction ne voulait pas payer. Les travailleurs ont décidé aussitôt de la faire passer aux Prud’hommes. Plus de 400 dossiers commençaient à être constitués, ce qui a donné en passant l’occasion de comparer les fiches de payes et constater des différences plutôt étonnantes. La direction, qui ne fait plus parler d’elle depuis trois semaines a fait contacter par son avocat les travailleurs et annoncé son recul. Elle serait prête à payer les cinq jours de lock-out.

A l’usine, il n’y a plus beaucoup de travail. Certes, cela annonce clairement la fin du site, mais pour l’instant les travailleurs en profitent, hors des actions, pour discuter, et même jouer. Des tables de ping-pong ont été installées, ainsi que du baby-foot. Une chorale est venue pour faire un concert. L’huissier a même donné son autorisation pour deux heures… Le 22 février, le Planning familial est venu faire une conférence. Les ouvrières, qui représentent plus de la moitié du personnel de l’usine, ont tenu à se retrouver seules pour discuter. A une quarantaine, elles ont débattu sur la place de la femme dans la famille, dans la société, sur la phallocratie, au sein des entreprises, chez des petits chefs, mais aussi chez certains ouvriers. De fait, on peut remarquer que la direction du syndicat est à 100 % composée d’hommes. Manière de prendre leur revanche, les femmes sont entrées en nombre dans le Comité de lutte, qui organise la bagarre contre les licenciements, et elles y sont majoritaires ! C’est un des acquis de la lutte. Et c’est toujours plus unis que les salariés vont continuer à se battre. Ils appellent à une manifestation samedi 4 avril à Louviers.

Correspondance LCR-VDT

Le droit contre la grève

En matière de droit, les textes légaux sont faits de telle façon que beaucoup d’interprétations peuvent y être données. C’est ce que les juristes appellent : la jurisprudence, qui varie selon l’air du temps. Et par les temps qui courent, certaines décisions de la Cour de cassation ne vont pas dans le sens de l’intérêt des travailleurs en ce qui concerne le droit de grève.

Lors des grèves de l’EDF-GDF en 94 et en 95, la CGT avait organisé des actions qui ne coupaient pas le courant mais le système tarifaire. La direction a attaqué le syndicat et a obtenu de la Cour d’appel 2,6 millions de dommages et intérêts. Normal dit la Cour de cassation, ce n’était pas une grève " licite " mais une série d’actions qui perturbaient le bon fonctionnement de l’entreprise. Autrement dit, les grévistes ont eu tort de s’en prendre au porte monnaie de EDF-GDF.

Autre arrêt : une entreprise ne verse pas de salaires à ses ouvriers durant deux mois en 97. Les ouvriers se mettent en grève pour les obtenir. C’est tout a fait légal mais il ne seront pas indemnisés de ces journées de grève. Pourtant quand un employeur ne paie pas les salaires, les salariés ont légalement le droit de refuser de travailler tout en exigeant d’être payés. Exact dit la Cour de cassation, mais jouant sur les mots, elle explique que c’est seulement dans le cas où " les salariés se sont trouvés dans une situation contraignante telle qu’ils ont été obligés de cesser le travail pour faire respecter leurs droits essentiels ".

Là, comme les salariés ont " volontairement " fait grève, ils n’étaient donc pas contraints et le patron pas obligé de les payer, d’autant qu’en raison de ses difficultés financières, il ne pouvait pas régler les salaires. La Cour de cassation comprend donc les raisons patronales mais pas celles des salariés.

Dans cette affaire, c’est l’Assedic qui était contre les salariés car lorsqu’un patron ne peut pas payer les travailleurs, ils peuvent obtenir le paiement des sommes dues auprès du fond de garanties des salaires des Assedic. Or depuis quelques temps, l’Assedic se range systématiquement du côté des patrons en étant solidaire d’eux devant les Prud’hommes et l’ensemble des Tribunaux du travail. Il s’agit bien entendu de faire des économies. Et certains avocats des Assedic sont souvent bien plus durs envers les ouvriers qui réclament qu’envers les patrons.

Nous n’en sommes pas encore à la pénalisation du droit de grève mais ces interprétations " légales " qui permettent de condamner des syndicats à des dommages et intérêts ou à refuser de payer leur dû aux salariés ressemblent fortement à des tentatives de restrictions du droit de grève.

Gilles Luca