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USA : exécution capitale et violence policière, les politiciens réactionnaires font de la démagogie sécuritaire contre les plus pauvres

Au Texas, Betty Lou Beets, une femme de 62 ans a été exécutée par injection jeudi dernier. Condamnée à mort en 1985 pour le meurtre de deux de ses maris, suite à un procès bâclé, elle n’a bénéficié d’aucune circonstance atténuante alors que violée à cinq ans et battue pendant des années par ses maris, elle en gardait encore les séquelles physiques et psychologiques. Toujours au Texas, Odell Barnes, un homme noir, condamné suite à un procès bidon où la police a fabriqué des preuves et forcé des témoignages, devrait être exécuté mercredi 1er mars, alors que sa culpabilité est contestée.

Ces assassinats légaux qui se succèdent, 617 condamnés ont été exécutés depuis 1977 et 3 625 condamnés sont en attente dans les " couloirs de la mort ", frappent le plus souvent des pauvres dont une forte proportion de Noirs. Ils sont d’autant plus choquants qu’ils servent d’argument pour des politiciens réactionnaires qui ont fait de la démagogie sécuritaire leur fond de commerce en direction de la fraction la plus réactionnaire de l’électorat, dans un pays où la grande majorité des milieux populaires ne vote pas.

Au Texas il y a eu 206 exécutions depuis le rétablissement de la peine de mort en 1976, 120 depuis 5 ans, c’est-à-dire depuis que Georges W. Bush en est le gouverneur. En 1996, ce politicien républicain, fils de l’ancien président, " républicain de compassion " comme il aime à se présenter, a refusé 120 des 121 demandes de grâce qui lui ont été présentées. Il a même en 1996 introduit un nouveau décret limitant les procédures d’appel pour les condamnés à mort. Bush est en pleine campagne dans la course pour désigner le prochain candidat officiel des républicains pour les présidentielles. Son intransigeance vise à ne pas s’aliéner le soutien de l’électorat conservateur alors qu’il est en difficulté face à son concurrent John Mc Cain. Bush, fait de la surenchère alors que le nombre de partisans résolus de la peine de mort aux Etats-Unis diminue, il serait passé de 80 % en 1994 à 66 % en février 2000, suite notamment à la révélation qu’au moins 85 condamnés exécutés étaient innocents et que 85 autres ont été innocentés alors qu’ils attendaient leur exécution. Face à la campagne contre la peine de mort qui se développe notamment autour de la campagne pour Mumia Abu Jamal, Bill Clinton a refusé de signer un moratoire suspendant toutes les exécutions.

La montée des inégalités sociales, l’abandon des programmes sociaux se sont accompagnés d’une explosion du nombre d’emprisonnés aux Etats-Unis qui a triplé en quinze ans, passant de 380 000 en 1975 à plus de 1,6 million en 1995. C’est plus de 5,4 millions d’Américains qui d’une façon ou d’une autre sont sous tutelle pénale. Cette guerre de classe contre les pauvres a aussi provoqué la multiplication et l’aggravation des violences policières.

Ainsi à New-York, quatre policiers blancs viennent d’être acquittés alors qu’ils avaient abattu, il y a un an, un jeune africain, Amadou Diallo de 41 balles dont 19 l’ont atteint, en invoquant la légitime défense parce qu’il avait mis la main dans sa poche pour prendre ses papiers. Ces policiers faisaient partie d’une section spéciale de la police de New-York, la " Street Crime Unit " dont la devise est " la nuit nous appartient ", mise en place par le maire de New-York, Rudy Giukiani qui a bâti toute sa carrière sur le sécuritaire. Ces unités spéciales, au nom de la lutte contre la délinquance, terrorisent les quartiers populaires. Il aura fallu plusieurs mois de manifestations, une campagne de désobéissance civile pendant laquelle plusieurs centaines de personnes ont bloqué régulièrement l’entrée du commissariat central de New-York pour que les quatre policiers soient jugés. Mais le procès n’a été qu’une mascarade aboutissant à leur acquittement, ce que le maire a qualifié de jugement " juste ". Comme Bush, ce politicien républicain a fait de son palmarès sécuritaire le fleuron de sa campagne électorale contre son adversaire, Hillary Clinton. Le taux de criminalité aurait baissé de 50 % depuis 1993. Mais il se vante surtout d’avoir exclu 460 000 bénéficiaires de l’aide sociale. L’un comme l’autre ont été obtenus par un climat de terreur et en vidant les quartiers populaires de New-York. En effet, la réhabilitation des quartiers pauvres au profit des magnats de l’immobilier a contraint au départ une large couche des plus démunis hors de la ville, voire dans les Etats voisins.

Ces politiciens ne savent qu’user de la violence du tout répressif, en cherchant à rendre les pauvres responsables de la violence que leur société d’exploitation leur fait subir.

Charles Meno

Après avoir mis le PKK à genoux, l’Etat turc continue sa guerre contre le peuple kurde. La dictature ne connaît pas de trêve dans la lutte contre les opprimés

Quatre maires du Kurdistan turc, membres du parti pro-kurde Hadep (Parti de la démocratie du peuple), viennent d’être destitués par le gouvernement turc. Trois d’entre eux ont été arrêtés et inculpés pour " soutien à un mouvement séparatiste ", puis libérés sous caution en attendant leur procès, ils risquent plus de 7 ans de prison. Dans le même temps, la Cour de sûreté de l’Etat vient de condamner 18 membres du Hadep, dont son président, à trois ans et neuf mois de prison pour avoir mené une grève de la faim en 1998 pour protester contre l’extradition d’Abdullah Öcalan, dirigeant du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui a, depuis, été arrêté et condamné à mort par pendaison.

Certains espéraient pouvoir enfin obtenir un peu de paix après l’appel des dirigeants du PKK, en septembre, à cesser la lutte armée et à " mener le combat de façon démocratique et pacifique ". Mais aucune paix n’est possible avec le gouvernement turc. Toute contestation de sa domination, quelle qu’en soit la forme, est pour lui un danger. Tout recul est l’occasion d’une nouvelle offensive.

Non seulement la condamnation à mort d’Öcalan a été maintenue et confirmée mais quand, en janvier, le gouvernement lui a finalement accordé un sursis, il a clairement annoncé que tout regain de lutte du peuple kurde entraînerait immédiatement l’exécution d’Öcalan, en en faisant ainsi un otage et un moyen de pression contre les Kurdes.

Aujourd’hui, il s’en prend au parti légal pro-kurde, Hadep, qui a remporté 37 municipalités du sud-est de la Turquie lors des élections municipales d’avril dernier, et dont la revendication essentielle est la reconnaissance des droits culturels et linguistiques des 12 millions de Kurdes auxquels le gouvernement ne reconnaît même pas le droit de parler leur langue.

La population et les jeunes qui ont immédiatement réagi à l’arrestation des maires et à la provocation du gouvernement turc, manifestant quotidiennement à plusieurs milliers dans la plus grande ville du Kurdistan, Diyarbakir, affrontant la police, ont probablement bien peu d’illusions sur un possible " combat pacifique ".

Carole Lucas

Mexique : la révolte estudiantine cristallise le mécontentement populaire et met en lumière l’usure du gouvernement et la puissance de la lutte collective

Dimanche 20 février, la petite ville de Francisco Madero, 20 000 habitants, à 80 km de la capitale, a été le théâtre d’une révolte populaire. L’affrontement a été provoqué par l’arrivée de plusieurs centaines de policiers de Pachuca, capitale de l’État d’Hidalgo. Au petit matin, les troupes ont envahi l’école d’El Mexe, occupée depuis plusieurs semaines par quelques 700 étudiants qui demandaient l’attribution de bourses et la démission du directeur accusé de détournement des fonds de l’école et de corruption avec des fonctionnaires d’État. Les occupants et leurs soutiens ont été délogés avec brutalité et 165 jeunes ont été emmenés à la prison de Pachuca.

La violence de l’intervention policière a suscité l’émotion et la colère de la population de Francisco Madero qui s’est regroupée massivement autour de l’école assaillie, pendant que d’autres groupes bloquaient les sorties de la ville avec des barricades, pour empêcher le passage des fourgons de police. Plusieurs de ces véhicules ont été incendiés et d’autres détruits à coups de bâtons et de pierres. Les policiers qui restaient à l’intérieur de l’école ont été encerclés par les habitants qui, malgré les tirs, les grenades lacrymogènes et le corps-à-corps final qui a fait une vingtaine de blessés, ont poursuivi l’assaut. Réduits à la débandade, 65 policiers ont été finalement faits prisonniers par la population et retenus en otages : dépouillés de leurs uniformes, attachés les uns aux autres, les mains sur la nuque, ils ont dû parcourir à pied cinq kilomètres jusqu’à la grand place de la ville, suivis par plusieurs milliers d’habitants. Là, s’est tenu un tribunal populaire : agenouillés, certains portant des pancartes, " je suis un mouchard du gouvernement ", " libérez les étudiants ou nous brûlons ces policiers pourris ! ", les policiers ont assisté à leur propre procès, où ils ont été convaincus de nombreux délits et crimes contre la population tels que corruption et abus, coups et blessures, viols, vols et usage d’armes à feu. Le maire, Martiniano López, du PRD (Parti de la Révolution Démocratique, opposition de centre-gauche), qui se trouvait parmi les leaders de la révolte, effrayé devant la tournure des événements, a tenté de calmer le jeu, mais les habitants n’ont rien voulu entendre jusqu’à l’arrivée du communiqué annonçant la libération des étudiants emprisonnés.

Ces événements, renversant l’habituel rapport de forces où la police toute puissante humilie et agresse la population, interviennent dans un pays miné par la pauvreté et la corruption, mis en lumière par la longue révolte des indiens du Chiapas. Dernièrement, l’UNAM (Université de Mexico, la plus importante du continent latino-américain avec environ 250 000 étudiants et 70 000 professeurs et employés) après neuf mois de grève et d’occupation, avait également été envahie par 2 500 policiers qui avaient repris le contrôle du campus et arrêté près de 800 personnes, dont l’un des leaders, Alejandro Echevarria. Les grévistes dénonçaient l’augmentation abusive des droits d’inscription (de 0,2 peso - deux cents, soit quelques centimes - par an à 120 dollars, soit plus de 700 francs), et demandaient la gratuité des études supérieures et une restructuration de l’Université sous le contrôle des étudiants. Le 1er février, la police avait déjà procédé à l’arrestation de 250 grévistes après de violents affrontements qui avaient fait une trentaine de blessés, mais personne n’osait prendre la décision d’intervenir, comme à Tlatelolco en 1968, où 300 étudiants avaient été tués par les forces de l’ordre lors d’une tuerie restée dans toutes les mémoires. L’administration qui avait dû reculer sur l’augmentation des droits, et le gouvernement avaient tenté de discréditer le mouvement en l’accusant d’être manipulé par quelques extrémistes irresponsables, prenant en otage la faculté et contrôlant le Conseil Général de la Grève pour servir des intérêts idéologiques, et le Recteur, ancien ministre de la Santé, avait organisé un plébiscite en faveur de la reprise. Mais comme le faisait remarquer un parent solidaire du mouvement, celui-ci n’aurait pas tenu si longtemps s’il n’avait pas exprimé une profonde et massive révolte. Il semble que l’intervention se soit faite dans le calme et ait été bien accueillie par une partie de l’opinion publique. Mais l’après-midi qui a suivi le délogement, plusieurs milliers de personnes ont défilé en soutien aux jeunes emprisonnés et se sont rassemblées devant les commissariats et le tribunal. Le lendemain, une marche de protestation a rassemblé près de 50 000 personnes. La reprise des cours se fait d’ailleurs très difficilement car il reste de nombreux foyers de contestation dans certains instituts, et la CNTE (syndicat enseignant) semble prête à se mobiliser tant que tout le monde n’aura pas été libéré.

A quelques mois des élections présidentielles, prévues pour le 2 juillet 2000, la politique du gouvernement, présidé par Zedillo, face aux étudiants consomme l’usure du PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel) au pouvoir depuis sa création en 1929. Il avait déjà perdu la majorité absolue à l’Assemblée et 10 des 22 Etats, dont le District Fédéral et la mairie de Mexico. Les autres candidats se servent des derniers événements pour tenter de canaliser le mécontentement à leur profit : le candidat du PRD, Cuauhtémoc Cárdenas, devenu maire de la capitale en 1997, une charge qu’il avait dû abandonner après une gestion très contestée et Vicente Fox, conservateur, représentant du PAN (Parti d’Action Nationale). Mais bien plus que tous ces politiciens démagogues, incapables de résoudre les problèmes urgents de la population, c’est l’action des jeunes et celle des habitants de Francisco Madero, unis pour dompter et ridiculiser les chiens de garde de l’État, qui montre la force de la lutte collective organisée.

Fania Sardi