Autriche : la démission dHaider de la tête de son parti, une manuvre pour masquer le début dune déroute
La nouvelle a surpris tout le monde. Lundi 28 dans la soirée, Haider a annoncé sa démission de la direction de son parti, le FPÖ, dextrême-droite, entré il y a trois semaines dans le gouvernement autrichien. Haider a donné comme prétexte quil ne veut pas " entraver le travail " de la coalition gouvernementale. Aussi bien la presse que la plupart des politiciens européens y voient, avec complaisance, une manuvre tactique qui permettrait au leader dextrême-droite de se mettre en réserve pour ne pas encourir le discrédit du gouvernement, pouvoir le critiquer à son aise, et revenir plus tard postuler le poste de chancelier. Le lendemain il faisait entrer son avocat au gouvernement comme ministre de la justice pour remplacer lancien ministre dextrême-droite en dépression !
Sa démission comme cette dernière provocation visent, en fait, à masquer la crise qui secoue le FPÖ devant lhostilité qua suscitée dans la population autrichienne son entrée au gouvernement.
Lavidité de ces politiciens, courant à la mangeoire, sest étalée au grand jour. Le ministre des Finances dextrême-droite, jeune loup de 31 ans, sest refusé à abandonner une partie de ses revenus de ministre, au-delà de 30 000 F, au FPÖ, comme il y était traditionnellement de règle. Quant à ce ministre de la Justice qui, hospitalisé pour " surmenage ", a démissionné presquen même temps quHaider, il sest surtout signalé par son obstination à obtenir une Jaguar comme voiture de fonction !
Larrivisme de ses politiciens ainsi révélé, il na pas fallu plus de trois semaines pour que la popularité de lextrême-droite de Haider, due en majeure partie à lécurement dune fraction importante de la population devant linstitutionnalisation du partage du gâteau au sein de la coalition précédente (conservateurs et sociaux-démocrates), commence à seffondrer.
Cette démission est un point marqué par le réveil politique des forces démocratiques que sont la jeunesse et le monde du travail, en Autriche et même plus largement, en Europe, comme lont montré les 200 à 300 000 manifestants à Vienne le 19 février, et les milliers dautres dans un grand nombre de villes dEurope le même jour, et à Bruxelles, pour une première manifestation européenne. Or en Autriche, la mobilisation continue, et elle est à la fois politique et sociale, puisque dirigée non seulement contre le racisme et la xénophobie de lextrême-droite, mais aussi contre les premières mesures annoncées par le gouvernement (réduction des charges patronales, diminution des prestations sociales, suppression de près de 10 000 postes dans la Fonction publique). Cette mobilisation exprime de fait un rejet du libéralisme mis en uvre par tous les partis politiques qui sont ou ont été au pouvoir, ces dernières années.
A Vienne, plus de 10 000 manifestants sont attendus pour le carnaval, qui tombe un jeudi, jour des manifestations hebdomadaires qui ont lieu depuis lentrée de lextrême-droite au gouvernement. Ce jour-là comme depuis 45 ans, un bal de lOpéra doit réunir hommes daffaires, diverses personnalités et politiciens, de lextrême-droite aux sociaux-démocrates. Les mouvements organisateurs de la manifestation ont lancé le slogan : " le carnaval est bientôt fini " et dénoncent " la richesse, le pouvoir et la décadence insolente " de ces mondanités, où se retrouve une grande partie du personnel politique de la bourgeoisie, toutes tendances confondues.
Il ny a quasiment pas un mot de cette mobilisation dans la presse aujourdhui. Les journalistes font état des pressions exercées par les gouvernements de lUnion européenne qui ont cessé toute relation bilatérale avec le gouvernement autrichien, et des gestes plus ou moins spectaculaires de certains ministres affichant leur indignation devant lextrême-droite.
Cette pression nest évidemment pas négligeable mais elle nest elle-même que le résultat de la pression exercée par lopinion publique, le monde du travail, la jeunesse. En même temps quelle en est un paravent.
En réduisant la démission de Haider à une stratégie qui renforcerait celui-ci, politiciens et journalistes sont dupes de leurs propres préjugés, incapables de saisir les transformations profondes qui sopèrent dans les consciences, parce quils les craignent et craignent les masses. Mais ils cherchent également à masquer autant que possible le fait que le rejet du gouvernement autrichien ne peut être dissocié dun rejet grandissant, à léchelle européenne, de loffensive libérale que mènent tous les autres gouvernements, dont la politique ne se distingue en rien de la politique de la coalition autrichienne.
G.T.
Andalousie : après les violences xénophobes, manifestation contre le racisme à Barcelone et les suites du conflit à El Ejido
Samedi 18 février à Barcelone, à lappel de SOS-Racisme, a eu lieu une manifestation contre le racisme et la xénophobie qui a rassemblé plus de 10 000 personnes, 120 associations et organisations, à lexception du Parti Populaire (celui de Aznar, le chef du gouvernement, et du maire de El Ejido) pour qui cette initiative était " trop politisée et pleine de critiques contre la police et le gouvernement ". Un Manifeste a été signé par 600 personnalités et intellectuels contre les déclarations irresponsables de certains dirigeants politiques, à propos de la flambée raciste en Andalousie : " ...nous dénonçons la passivité policière et labsence de décision politique du ministre de lIntérieur, qui a laissé sans défense et a mis en danger la vie de citoyens ", et pour protester contre larrivée de lextrême-droite en Autriche. Parmi les pancartes, banderoles et slogans, on pouvait voir ou entendre : " Il ny a pas de races sur la terre, il ny a que la race humaine ", " Plus de guerres ni de frontières ni de morts sur les radeaux ", " Frères immigrés, solidarité. Le racisme ne passera pas ", " Récolter, faire le ménage ou la manutention, nous enlevons le travail ou la merde ? " (Collectif Des Papiers pour Tous), " Nous sommes des immigrants, pas des délinquants " (ATIME, association de travailleurs marocains).
A El Ejido, province dAlmería, les immigrés marocains victimes des troubles racistes qui sétaient déroulés début février (voir VDT n°127) sétaient organisés afin dévaluer les dommages subis (magasins saccagés, habitations détruites...). Pour obliger les responsables politiques et les patrons du secteur agricole à prendre en compte leurs revendications, notamment lindemnisation des victimes et le relogement durgence des sans-toit, les journaliers marocains avaient fait grève pendant plusieurs jours et lassemblée générale avait fixé comme date limite, pour vérifier la mise en application des accords passés, le 25 février.
Entre-temps, le maire dEl Ejido a continué à attiser les préjugés en refusant de céder des terrains communaux pour limplantation de préfabriqués durgence, et a fait circuler une pétition qui a recueilli plusieurs milliers de signatures pour empêcher linstallation des immigrés sur la commune : logement temporaire seulement le temps de la saison de travail dans les serres, durcissement des conditions de séjour en Espagne, amalgame délinquance/immigration..., toutes choses qui en temps de crise sont de moins en moins le monopole de lextrême-droite.
Vendredi 25, la Commission des immigrants sest donc réunie pour faire le point. Un premier virement de fonds dindemnisation a été versé (environ 3 millions de pesetas, pour une dizaine de dossiers sur les 80 recensés jusquà présent et dont le montant serait évalué à 40 millions de pesetas) ; installation des premiers modules préfabriqués sur des terrains fournis par un certain nombre de propriétaires agricoles. Les conditions de vie dans ces logements sont loin dêtre idéales : espace réduit, promiscuité, pas de cuisine, deau chaude dans les douches, proximité des serres avec émanations et odeurs des produits chimiques utilisés pour la production, distance importante entre le logement et le lieu de travail pour certains journaliers... Et malgré cela, de nombreux immigrés envient ceux qui ont déjà eu accès à ces préfabriqués, car cest souvent mieux que là où ils sont logés, avec quelquefois même pas un lit pour chacun ! Le délégué du gouvernement provincial a assuré que le plus urgent serait fait dici le 10 mars, et lassemblée a donc décidé de prolonger le délai jusquau 14 mars. Cependant, le climat semble plutôt être à la méfiance, car les travailleurs marocains ne sont pas satisfaits de la lenteur avec laquelle les promesses sont accomplies, alors quils ont été gravement agressés, et de plus, la Commission critique lattitude du gouvernement marocain qui ne sest même pas déplacé en Espagne et ferait pression, par linfiltration dagents au sein des assemblées, pour quil ny ait pas de nouvelle grève, afin de ne pas compromettre les discussions en cours avec lEspagne ou lUnion Européenne.
F.S.
Espagne : derrière les bombes dETA et les protestations hypocrites des politiciens, des calculs qui méprisent les intérêts des travailleurs et de la population
Lattentat commis par ETA à Vitoria la semaine dernière a causé la mort dun des principaux responsables socialistes basques, Fernando Buesa. Trois jours avant son assassinat, Buesa était en tête dune manifestation qui, à lappel du Parti socialiste et du Parti populaire, avait rassemblé à Saint-Sébastien dix mille personnes derrière le mot dordre " ETA, il y en a assez ".
Cette manifestation entrait dans la stratégie électorale des deux partis qui font pression sur le Parti nationaliste basque qui dirige la province, pour quil rompe son alliance avec les nationalistes basques radicaux.
Mis sur la touche après avoir participé pendant des années au gouvernement basque, le Parti socialiste multiplie les pressions sur le PNV pour quil conclue de nouveaux accords avec lui. Le Parti populaire qui avait profité du soutien du PNV pour obtenir une majorité gouvernementale en 96, fait également pression pour que le PNV rompe son alliance avec les nationalistes radicaux, rendant ainsi possible de nouveaux accords électoraux au niveau national.
De leur côté, les dirigeants dETA font tout pour sauvegarder leur contrôle sur le mouvement nationaliste radical, en même temps quils continuent de livrer leur bras de fer contre lEtat espagnol.
Lassassinat de Buesa a été lillustration de tous ces calculs politiques. Dès la nouvelle de lattentat connue, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour exprimer leur colère, notamment à Vitoria où un habitant sur trois a manifesté. De nouveau, la mouvance nationaliste radicale et Euskal Herritarok se sont trouvés isolés puisquils ont été les seuls à ne pas condamner lattentat.
Le PNV a subi les attaques du Parti socialiste et du Parti populaire qui ont joué lindignation morale pour lui poser un ultimatum politique : " être du côté des assassins ou des démocrates ". Ils ont même organisé lors de lenterrement de Buesa une véritable manifestation contre le président du gouvernement basque qui sest fait huer et dont la démission a été réclamée.
Sous leur pression, le PNV a rompu son alliance au Parlement basque avec Euskal Herritarok, tout en maintenant laccord au niveau des municipalités. Lors de la manifestation de samedi dernier, appelée pour protester contre les attentats dETA, le Parti nationaliste basque a fait une démonstration de force faisant venir ses militants et sympathisants de toute la province pour soutenir Ibarretxe, le président du gouvernement basque. Alors que les manifestations contre ETA sont dordinaire loccasion de cortèges unanimes, celle-ci sest scindée en trois cortèges, celui du PNV, celui du Parti socialiste et du Parti populaire côte à côte et derrière la veuve et les enfants de Buesa, et tous ceux qui refusaient de se trouver derrière les uns ou les autres.
Le même jour à Saint-Sébastien, Euskal Herritarok convoquait une manifestation de plusieurs milliers de personnes, à la tête de laquelle marchaient plusieurs centaines de membres des familles de prisonniers nationalistes, réclamant quils soient ramenés au Pays basque, revendication que le gouvernement na jamais voulu satisfaire.
En isolant ainsi la fraction la plus radicale et notamment la partie de la jeunesse la plus révoltée derrière une politique sans issue, les dirigeants dETA laissent le champ libre aux manuvres des politiciens qui dévoient la colère et les aspirations des travailleurs et de la population.
Jean Kersau