La compréhension de l’histoire du mouvement ouvrier
comme notre propre bilan critique,
indispensables pour penser la révolution dont cette société est grosse

 

Nous publions un article écrit pour la revue Carré Rouge mais que le comité de rédaction n’a pas publié. Le débat n’en continue pas moins.

 

Dans le dernier numéro de Carré Rouge, Charles Jérémie dans son article " stalinisme et barbarie " décrit cette " tragique nouveauté " qu’a apportée le stalinisme " le meurtre comme argument politique " rompant avec " la tradition établie au sein du mouvement ouvrier international, c’est que les courants socialistes, anarchistes, communistes ne réglaient jamais leur désaccord par la violence. Au contraire, quelles que soient les tensions, l’autodéfense rassemblait les différents courants face à la bourgeoisie. La démocratie, la démocratie ouvrière, était la loi. Il faudra l’union sacrée pour que les chefs socialistes devenus ministres utilisent l’appareil d’Etat contre les militants révolutionnaires… Le stalinisme rompt radicalement avec cette tradition démocratique. Il institutionnalise la violence comme nécessaire conclusion du débat ". C’est effectivement la perversion la plus grave que le stalinisme a introduite dans le mouvement ouvrier, perversion érigée en vertu révolutionnaire par les mouvements nationalistes baptisés " communistes " par l’entremise de l’imposture stalinienne et qui encadrèrent la révolte des peuples coloniaux au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Cette violence, c’est celle de la contre-révolution, de la bureaucratie, des couches bourgeoises nationalistes contre les masses.

Les flottements politiques passés de bien des révolutionnaires - attitude vis-à-vis du prétendu " socialisme réel ", soutien aux nationalistes parés de vertus socialistes - ont contribué à embrouiller cette question, semant le doute au moment où les tâches nouvelles qui sont devant nous nous renvoient à notre passé, et plus généralement à celui du mouvement ouvrier.

Il nous faut aujourd’hui nous retourner sur ce passé pour échapper à ce phénomène que Hobsbawm décrit en ces termes : " la destruction du passé ou plutôt des mécanismes sociaux qui rattachent les contemporains aux générations antérieures, est un des phénomènes les plus caractéristiques et mystérieux de la fin du XXème siècle. De nos jours la plupart des jeunes grandissent dans une sorte de présent permanent…. " . Pour aider les jeunes générations à échapper à cette domination par l’instant, à construire leur vision politique du monde, il nous faut faire cet effort de mémoire. C’est même la tâche essentielle d’une génération.

" Comprendre l’histoire du mouvement ouvrier est vital pour appréhender notre présent et construire des possibles pour le futur. Sans passé, nous sommes sans futur. " écrit Nicolas Béniès dans le dernier numéro de Critique Communiste qui aborde aussi la question du " travail de mémoire ".

Ce travail de mémoire est difficile. Ni notaire ni procureur, il nous faut comprendre, c’est-à-dire travailler à " la révélation de la loi intime du processus historique " selon l’expression de Trotsky dans l’introduction à son livre sur la révolution russe. Ce travail est indissociable de l’ensemble de notre travail militant, il en est au cœur.

 Il s’agit de comprendre le bolchevisme en faisant notre propre bilan critique,
c’est-à-dire en nous émancipant des caricatures.

La campagne actuelle menée par la bourgeoisie, la social-démocratie et les ex-staliniens contre le communisme et le bolchevisme assimilés au stalinisme, est une campagne contre les masses, les travailleurs, contre leurs droits démocratiques à prendre leur sort en main en utilisant la violence révolutionnaire.

Nous ne devons pas céder un pouce à cette campagne.

Ce serait une bien piètre politique que d’accuser de mille erreurs le bolchevisme, voire de considérer Staline comme le continuateur de Lénine, ou d’émettre des doutes hypocrites sur leur prétendue filiation. Ce serait reprendre à notre compte les mensonges non seulement de la bourgeoisie mais de l’imposture stalinienne elle-même. N’est-ce pas elle qui, pour tromper les masses contre lesquelles elle menait une véritable guerre civile, s’est affublée par la force des tribunaux, de la répression, du masque du " marxisme-léninisme " en en faisant une vérité d’Etat ? La seule façon politique, offensive, de se démarquer des caricatures que le stalinisme a produites, est d’affirmer notre solidarité avec les révolutionnaires qu’il a liquidés physiquement pour mieux se parer de leurs mérites. La seule réponse politique aux calomnies de la bourgeoisie qui accuse les révolutionnaires de ses propres crimes est une solidarité sans faille.

Inutile de préciser que la solidarité n’a rien à voir avec l’idolâtrie, elle est le cadre de la critique qui, elle-même, en est l’expression la plus élevée.

Une telle attitude fidèle à la vérité historique, soucieuse de dégager les vrais et authentiques jalons du combat révolutionnaire, implique pour le mouvement trotskyste qu’il se dégage de bien de ses errements passés qui l’ont conduit à prêter un rôle révolutionnaire à la bureaucratie ou à des mouvements nationalistes parés du " marxisme-léninisme " sans parler de certaines caricatures organisationnelles qui trouvaient leur justification dans une caricature du bolchevisme, compréhension frelatée mise en circulation par le stalinisme lui-même.

Les idées de Lénine, de Trotsky et de leurs compagnons
étaient infiniment plus larges que la réalité sociale russe

Oui, il nous faut repenser l’histoire en nous dégageant de nos propres préjugés, ceux de militants longtemps isolés de leur propre classe qui n’ont connu, quant au fond, qu’une longue période de recul. Ces préjugés et habitudes militantes contribuent à détourner bien des révolutionnaires d’une juste appréciation du passé, jusqu’à avoir, parfois, une compréhension de l’histoire éloignée du matérialisme. Au lieu de comprendre ses mécanismes internes, l’intervention des militants au sein de ces mécanismes, on mesure les faits historiques à l’aune d’un programme socialiste transformé en instrument d’évaluation abstraite voire morale.

Il nous faut comprendre les réels rapports de force entre les classes qui conditionnent l’arène du combat, leurs évolutions et la marge étroite laissée à l’intervention consciente des révolutionnaires.

En août 1917, Lénine, conscient des difficultés dont les travailleurs russes seraient prisonniers, écrivait une brochure, " l’Etat et la révolution " comme s’il se défendait par avance de toutes les caricatures à venir, contre les calomnies, en utilisant son expérience pour donner corps et vie à la pensée de Marx et d’Engels et situer son combat dans la perspective de l’émergence d’une société sans classe débarrassée de l’Etat et de toutes les formes d’exploitation de l’homme par l’homme.

Cette large pensée a pris sa mesure en plongeant dans le combat de classe, prouvant sa fécondité dans sa capacité à aider les masses à s’emparer du pouvoir, à construire leur propre Etat. C’était la première fois que la pensée politique moderne, la pensée révolutionnaire, intervenait consciemment dans le processus de la lutte de classe pour conduire la classe révolutionnaire à la victoire.

Le processus historique s’est brisé sur les baïonnettes de l’impérialisme broyant les révolutionnaires pour engendrer le fascisme et le stalinisme.

Cette violence n’appartient pas au mouvement ouvrier, encore moins à la pensée de Lénine, Trotsky et de leurs camarades, elle est à verser entièrement au compte de la bourgeoisie.

Par quelle confusion de la pensée des révolutionnaires 
en arrivent-ils aujourd’hui à se dédouaner des révolutionnaires de 17 ?

Il y a là un des effets pervers du stalinisme, qui conduit ceux-là mêmes qui le combattaient mais ne pouvaient échapper à la pression qu’il exerçait sur l’ensemble du mouvement ouvrier, à tenter aujourd’hui de se laver les mains de leurs faiblesses en en cherchant les causes non pas en eux-mêmes, simplement, intelligemment, mais dans les faiblesses de la révolution d’octobre 17 elle-même. Ils se mettent en position de juges des révolutionnaires, façon perverse de tenter de se mettre au dessus d’événements historiques, collectifs, qui les dominent.

Ils restent ainsi prisonniers d’un univers de pensée formaliste, au lieu de prendre à bras le corps les faits eux-mêmes. Ils sont prisonniers de ce formalisme qui donnait à la formule de la double nature de la bureaucratie stalinienne un contenu qui pouvait justifier bien des adaptations. Il ne s’agissait plus d’une formule dialectique, révolutionnaire, mais d’une compréhension passive, " d’un côté, de l’autre "…

Il n’était possible d’échapper à cette pression du stalinisme sur le mouvement ouvrier, à cette compréhension formelle des contradictions de la révolution, de ce mécanisme monstrueux et barbare qui fit que la contre-révolution se glissa dans le cadre même de l’Etat né de cette révolution pour le pourrir de l’intérieur, que grâce à une activité révolutionnaire concrète, liée aux travailleurs.

Le drame est que, de défaites en défaites, les révolutionnaires furent de plus en plus isolés de leur classe soumise à la violence stalinienne et à la corruption social-démocrate.

La pensée de la majorité des révolutionnaires, à l’exception du groupe Barta, ne put échapper au cadre