Russie : guerre entre magnats-voleurs pour sapproprier les nouvelles entreprises privatisées
L" affaire " Tchoubaïs, ministre des Finances jusqu'à son limogeage le 20 novembre par Eltsine, nest quun épisode de la guerre que se livrent les nouveaux riches pour saccaparer une nouvelle série dentreprises que le gouvernement russe est en train de privatiser. Le scandale a dailleurs éclaté entre deux privatisations alléchantes, celle de Svyazinvest (télécommunications) et de Rosneft (compagnie pétrolière).
Les pots de vin de Tchoubaïs et son équipe
Tchoubaïs est accusé par la presse et lopposition davoir reçu 90 000 dollars de pots de vin, déguisés en honoraires pour un livre encore à paraître sur les privatisations russes. Trois de ses proches, " co-auteurs " du même livre, ont reçu la même somme. Les députés communistes ayant menacé de ne pas examiner le budget sil ne le limogeait pas, Eltsine a fini par démettre Tchoubaïs de son poste de ministre des finances, après avoir renvoyé ses trois conseillers, tout en le gardant dans le gouvernement comme vice-premier ministre. Il la même couvert déloges et, faisant semblant de ne pas voir le pot-de-vin, sest contenté de dire comme Tchoubaïs lui-même que ces honoraires étaient un peu excessifs, mais que Tchoubaïs en avait versé 95 % à des uvres de charité.
Tchoubaïs comme ses conseillers ont été associés à toutes les réformes destinées à rétablir le capitalisme dans ces cinq dernières années, et plus particulièrement à la dernière campagne de privatisations. Si Eltsine a été obligé de le mettre un peu sur la touche, il a bien tenu à préciser que son successeur continuerait la même politique, et quil ne " lâcherait pas " Tchoubaïs qui est lenfant chéri des Occidentaux.
Cest de notoriété publique que ces 450 000 dollars perçus par Tchoubaïs et ses trois proches sont un pot-de-vin dOneximbank, une banque dirigée par Potanine, qui a acquis en juillet à la barbe dautres magnats russes, la société de télécommunications mise aux enchères par le gouvernement, Svyazinvest, avec laide dinvestisseurs internationaux dont le financier Soros qui a mis 980 millions de dollars dans laffaire. Potanine vise aussi Rosneft, la cinquième plus grosse compagnie pétrolière, et dautres entreprises, mais il nest pas seul sur les rangs. Les magnats russes se sont enrichis en ayant fait main basse par les moyens les plus crapuleux sur une première série dentreprises privatisées dans les années 93-95. Alliés en 96 pour assurer la réélection de Eltsine à coups de millions de dollars, ils se disputent aujourdhui les entreprises que le gouvernement russe met aux enchères. La presse occidentale parle de moralisation du capitalisme russe, à propos du limogeage de Tchoubaïs, avec la même hypocrisie que lorsquelle faisait de Eltsine le champion de la démocratie.
La fortune des nouveaux magnats russes : main basse sur les fruits du travail collectif
Potanine, le dirigeant de lOneximbank fait partie des sept magnats qui se vantent de détenir 50 % de léconomie russe. Six dentre eux ont été classés par le Forbes Magazine dans les 500 plus grosses fortunes du monde. Le plus riche, Bérézovsky, venait dattaquer le même journal en diffamation à cause dun article affirmant quil était lié à un réseau de tueurs à gages, et cest couramment quon parle à leur propos des " magnats-parrains ".
Tous ont fait leur fortune à partir de 92, en faisant accorder à leurs banques la gestion des comptes de gouvernements régionaux ou de villes, puis à partir de novembre 95, en sappropriant par le biais de " trocs prêts contre actions " des participations importantes dans les entreprises privatisées par le gouvernement. Cest dailleurs Potanine qui rédigea avec Tchoubaïs ce plan de privatisations.
Ainsi, Khodorkovsky, directeur de la banque Menatep qui contrôle plus de 30 compagnies industrielles, a acquis en mars 1997 86 % de Yukos, la deuxième plus grosse compagnie pétrolière russe contre un prêt de 168 millions de dollars au gouvernement russe. Potanine a acquis 51 % de Norilsk Nickel contre un prêt de 170 millions de dollars, Bérézovsky le contrôle de la compagnie daviation Aéroflot et la compagnie pétrolière Sibneft.
Pillage des biens publics, corruption et gangstérisme : pour édifier leur fortune, les nouveaux bourgeois russes navaient quà imiter les bourgeois occidentaux.
Les trusts occidentaux du pétrole à l'affût des compagnies pétrolières mises aux enchères par le gouvernement russe
Eltsine a annoncé début novembre que désormais des étrangers pouvaient acquérir jusqu'à 100 % des compagnies russes contre 15 % jusque là. Moins dune semaine après, les trusts occidentaux ont annoncé leur intention de mettre la main sur les champs pétrolifères russes.
Cest pour une bonne part fait dans les républiques de lex-URSS : en Azerbaïdjan et au Kazakhstan, British Petroleum, Mobil, Shell, AGIP, Total, Texaco, ont déjà constitué des consortiums avec les sociétés de ces Etats pour exploiter les immenses champs pétrolifères de la mer Caspienne.
La série de privatisations annoncée par le gouvernement russe leur promet dautres acquisitions fructueuses : ainsi, Rosneft, la dernière compagnie russe étatisée, est convoitée par Royal Dutch Shell et British Petroleum, qui se sont alliés avec des compagnies russes dont les directeurs sont les magnats liés aux ministres en place, Shell avec Gasprom et Lukoil, British Petroleum avec Sidanko, dont il achète 10 % et qui est une filiale de lOneximbank. Laffaire a dailleurs été traitée par Tchoubaïs lors dun récent voyage à Londres.
Le gouvernement russe a annoncé quil allait vendre aussi les parts minoritaires que lEtat détenait encore dans six grosses compagnies en partie privatisées, et qui ensemble assurent 65 % de la production, 55 % du raffinage et 50 % des exportations de pétrole. Il vendrait ainsi 15 % de Lukoil qui est la première compagnie russe, contrôlée par Alekperov, un de ces magnats dont la fortune, estimée à 1,4 milliard de dollars, fait partie des 200 plus importantes du monde.
Donnant libre cours aujourdhui à leur rapacité, capitalistes étrangers et russes font ainsi main basse sur les secteurs les plus profitables de lancienne économie soviétique.
Plus de chômeurs pour plus de profits
Kodak a annoncé le licenciement de 10 000 salariés soit 11 % de ses effectifs. Kodak nest pas une entreprise en difficulté : elle a fait plus de sept milliards de francs de profits en 96 mais ceux de 97 sont annoncés en baisse de 25 %. Le PDG, George Fisher na émis quun seul regret, celui de ne pas avoir procédé plus tôt à ces licenciements. Cela na pas suffi à la Bourse de New York où laction de Kodak a perdu 5 %. Les actionnaires et les boursicoteurs espéraient 20 000 licenciements !
Levis et General Motors ont aussi annoncé respectivement 6 500 et 42 000 licenciements. Là non plus, General Motors ne peut pas prétexter des difficultés économiques : le chiffre daffaires et les bénéfices sont en hausse. Mais ces licenciements assureront des profits supplémentaires comme lavait fait le précédent plan de licenciements en 91 : en quarante mois, 21 usines avaient été fermées et 74 000 emplois supprimés. Avec le nouveau plan projeté par le PDG, Jack Smith, il ny aurait plus en 2003 que 180 000 salariés de General Motors, premier groupe industriel mondial, soit 20 % de salariés en moins par rapport au nombre actuel et 45 % par rapport au chiffre de 1990 !
Enfin, ces derniers jours, la marque Kimberley a annoncé la suppression de 5 000 emplois et affirmé sans détour que son objectif, en prenant de telles mesures, était de doubler le bénéfice par action avant lan 2000. Tout un symbole, Kimberley cest entre autres les mouchoirs Kleenex. Pour faire toujours plus de profits, ils traitent les emplois et les travailleurs comme des mouchoirs jetables.
Rouen : les chauffeurs de bus en grève pour des emplois
Les chauffeurs de bus de l'agglomération rouennaise en étaient, mardi 25 Novembre, à leur treizième jour de grève. Cette grève a pour objectif principal des créations d'emplois. Les traminots veulent travailler moins dur, moins longtemps, dans de meilleures conditions, c'est-à-dire avec plus de personnel, plus de chauffeurs, plus de mécanos et de vérificateurs.
Les grévistes demandent que l'accord signé à la fin du conflit de l'année dernière (qui avait duré 17 jours) soit appliqué, c'est- à-dire la réduction du temps de travail à 34 heures avec en contrepartie la création de 80 emplois, dans le cadre de la loi De Robien. La direction de la TCAR, pour justifier la non application de l'accord, a donné au fil des mois des mauvaises raisons. Le dernier prétexte invoqué est que la loi De Robien n'est pas applicable dans les transports urbains. Mais pourquoi s'en est-elle aperçue si tard, demandent les grévistes ?
La direction propose maintenant de revoir l'accord dans le cadre de la loi Aubry sur le passage aux 35 heures. Il faut croire que celle-ci comporte bien des avantages pour elle ! Cela l'autorise à attendre, à revenir sur la promesse de 80 embauches pour n'en proposer que 30 et encore, pas les emplois demandés par les grévistes. Et enfin, cela lui permet de faire monter les enchères des aides de l'Etat. La direction de la TCAR jugeait insuffisante la somme de 80 millions de francs allouée précédemment par l'Etat. Cest bien la logique des patrons : s'ils créent des emplois au compte-gouttes, même précaires, ils ne veulent surtout pas que cela leur coûte un centime. Ils espèrent même gagner le maximum dans l'opération et pourquoi pas empocher l'argent sans créer un seul emploi de longue durée ! Et l'on voit bien dans ce conflit comment les propositions gouvernementales de M. Aubry sur les 35 heures servent les intérêts des patrons au détriment des salariés. Mais comme le disait un gréviste : " Loi De Robien, loi Aubry ou loi truc muche, on s'en fout, ce qu'on veut c'est des emplois ! "
Le syndicat CGT des traminots a saisi la justice pour non application de l'accord signé le 18 Décembre 1996. Le juge des référés du tribunal de grande instance a répondu à la requête de la CGT, lundi 24 novembre, en se déclarant incompétent pour en juger. Par contre le juge s'est estimée compétente pour décréter l'ouverture de négociations sur la base de 30 embauches de vérificateurs c'est-à-dire exactement la proposition de la direction que les grévistes jugent, eux, bien insuffisante. Les grévistes sont sortis déçus du Palais de Justice. Mais du côté de la justice, les travailleurs ne peuvent pas s'attendre à trouver des alliés.
Malgré les cris de victoire de la direction après ce résultat et ses appels à la reprise du travail, les conducteurs en grève, réunis en assemblée générale lundi soir, ont voté la poursuite du mouvement. Le lendemain mardi les négociations entre les représentants syndicaux et la direction n'ont rien donné. Jeudi la grève continuait.