Ce que révèle le mouvement des chômeurs
Le mouvement des chômeurs qui dure maintenant depuis plus dun mois agit comme un révélateur des hypocrisies du gouvernement, des partis et des directions syndicales qui le soutiennent. Cela est dautant plus significatif que ce mouvement ne mobilise quun nombre restreint de chômeurs. Lembarras actuel des leaders syndicaux et des gouvernants cache mal une certaine crainte de leur part que ce mouvement très minoritaire mais bénéficiant dune large sympathie parmi les salariés, ne finisse par inciter des secteurs plus importants de la classe ouvrière à se battre et à prendre conscience de leurs capacités à intervenir dans la société et dans la vie politique.
Le démarrage de ce mouvement dans quelques villes avant Noël a pris par surprise le gouvernement qui ne sen est sérieusement préoccupé quaprès la trêve des confiseurs. Il est probable que Jospin ny a vu quun " coup monté " par des militants du PC, dextrême gauche, voire par des responsables locaux du PS malveillants à son égard. On ne peut que se réjouir quand des gouvernants au service de la bourgeoisie commettent des bourdes en ne voyant que des manipulations dindividus là où il y a en fait la naissance dun mouvement social.
Encore faut-il que les militants ne fassent pas preuve détroitesse de vue en étant incapables de décrire lévolution de la situation politique et sociale et de se donner les moyens dintervenir au sein de la classe ouvrière.
Cest lapprofondissement et la dureté de la crise économique ainsi que limpuissance des divers gouvernements à en atténuer les effets qui ont fini par miner les illusions réformistes et individualistes et amener des travailleurs et des jeunes à identifier la cause de la dégradation de la société et de la progression du chômage et de la misère.
Les financiers, les grands patrons sont clairement mis sur la sellette, de même que les gouvernements qui manifestement protègent les intérêts de ces gens-là. Lévolution de la situation objective a donc entraîné un début de prise de conscience indépendamment du militantisme de tel ou tel groupe.
Prise de conscience dans les rangs ouvriers et dans la jeunesse
Les actions et les revendications des chômeurs montrent à lévidence après la grève des routiers de lautomne dernier quune fraction des travailleurs non seulement relève la tête et reprend le chemin de la lutte mais quelle nhésite pas à mettre en cause la politique dun gouvernement de gauche perçu comme étant du côté du grand patronat. Cette fraction de travailleurs est en train de se politiser à gauche de la gauche traditionnelle et plurielle. Cest un phénomène encore limité mais qualitativement très important dans la mesure où il préfigure la ligne dévolution probable au sein du monde du travail et les ruptures profondes quelle va entraîner avec les directions du PCF, du PS et des centrales syndicales. A quoi il faut ajouter le fait quune frange de la jeunesse des lycées est descendue dans la rue dans plusieurs villes pour soutenir le mouvement des chômeurs. Cette évolution des consciences sinscrit dans le tournant amorcé à la fin de lannée 1994 et amplement confirmé par lannée 1995, que ce soit dans les grèves du printemps de cette année-là, au travers du score dArlette Laguiller ou dans le mouvement de novembre-décembre.
Des changements qui mettent les militants révolutionnaires devant leurs responsabilités
Ce tournant met les révolutionnaires devant des responsabilités inédites. Pour jouer un rôle utile et même décisif dans les luttes futures de la classe ouvrière, il leur faut rompre au plus vite avec les attitudes et les raisonnements du gauchisme. Pendant une longue période, les révolutionnaires ont milité de fait en grande partie en dehors du mouvement ouvrier qui était dominé et paralysé par les organisations staliniennes. Cette emprise a beaucoup faibli ce qui offre de grandes possibilités. A condition de sémanciper du gauchisme, cette tendance politique qui consiste à raisonner en dehors de la situation objective, en dehors de la classe ouvrière, de ses prises de conscience et de ses aspirations à comprendre et à sorganiser.
Dès que les militants dextrême gauche sont en décalage avec ce terrain de classe solide et quils ne déterminent pas toute leur politique en fonction de cela, ils sont condamnés à se réfugier sur le petit terrain stérile du gauchisme. Cela consiste à proclamer abstraitement ceci ou cela, à faire preuve de suivisme à légard des organisations traditionnelles, à procéder par incantations ou encore à redoubler dactivisme indépendamment de ce qui se passe réellement dans la société et particulièrement au sein du monde du travail.
Rompre avec le gauchisme consiste à rompre avec une conception fausse de la construction du parti consistant à osciller entre lélitisme et le spontanéisme, lun nexcluant pas lautre. Or le parti révolutionnaire ne pourra être construit que " par en bas ", par des travailleurs du rang et par des militants révolutionnaires rompant avec tout esprit de chapelle et tissant des relations vivantes et démocratiques avec ces travailleurs. Selon Karl Marx, " lémancipation des travailleurs sera luvre des travailleurs eux-mêmes ". Il ne sagit pas dune belle formule dont on peut impunément ne pas tenir compte pour construire le parti. Il faut revenir à la conception de Marx de lorganisation politique de la classe ouvrière. Il faut rompre avec la conception élitiste et méprisante héritée du stalinisme qui consiste à simaginer quune organisation nexiste et ne se construit que par en haut, avec des militants qui " savent " et qui attendent que les travailleurs sengagent dans de grandes luttes pour estimer possible tout pas concret dans la construction du parti. Mais les luttes des travailleurs ne vont pas faire émerger spontanément lembryon dun parti. Les travailleurs en lutte ne vont pas rejoindre spontanément les militants révolutionnaires qui se prendraient en quelque sorte " par destination " pour des " dirigeants ".
Les marxistes révolutionnaires doivent relier en un tout vivant lensemble des éléments de la situation politique et sociale afin danticiper le sens de lévolution en cours et dinscrire leur intervention dans cette réalité en mouvement.
Lattentisme nest pas de mise. Ni lisolement plus ou moins confortable dans sa propre tendance ou sa propre organisation. Le moment est venu non seulement déchanger nos expériences mais de nous regrouper, de mettre en commun nos efforts pour nous lier profondément aux travailleurs et aux jeunes, construire avec eux lorganisation politique dont la classe ouvrière a un besoin urgent.
Karl Kautsky, " Les trois sources du marxisme " 1907
" Les travailleurs connaissent très bien la force quils puisent dans leur unité. Ils lapprécient plus que la clarté théorique et ils maudissent les discussions théoriques lorsquelles menacent daller jusquà la division. Et cela avec raison, parce que le besoin de clarté théorique produirait le contraire de ce quil devrait donner sil affaiblit la lutte de classe prolétarienne au lieu de la renforcer.
Un marxiste qui pousserait une divergence théorique jusquà la division dune organisation de combat prolétarienne nagirait pas dune manière marxiste, cest-à-dire dans le sens de la doctrine marxiste de la lutte de classe pour laquelle chaque pas en avant est plus important quune douzaine de programme ".
Bordeaux : face au mépris de Jospin, la lutte des chômeurs continue
Après loccupation de la Direction départementale de lemploi, nous nous sommes retrouvés dans un bar du centre ville de Bordeaux pour écouter Jospin. Les réactions de colère étaient unanimes. Le lendemain, après une manifestation à la préfecture, le cortège a voulu bloquer un TGV à la gare mais elle était déjà occupée par les CRS. Le vendredi, cest le siège du PS qui a été occupé et les dirigeants du PS locaux, le secrétaire général et le candidat aux régionales ont été pris à partie. Le secrétaire régional nous a accueillis en nous disant : " vous êtes des lâches, vous savez quen occupant le siège du PS, les CRS ne viendront pas " et dans la suite de la discussion, il nous a accusés de faire le jeu de Le Pen. Quel courage Cest face à ce mépris quil a été décidé à la majorité doccuper le siège du PS toute la nuit. Une partie dentre nous est allée réquisitionner de la nourriture au supermarché du coin avec la complicité totale des salariés et des clients. Le gérant lui-même, après un petit moment de crainte et après le feu vert de sa hiérarchie nous a raconté comment la gestion pour le profit entraînait le chômage, comment il vivait lui-même sa situation de salarié. Il nous a invités à repasser. Nous avons passé la nuit en veillée de lutte, à revisionner des cassettes du mouvement et à chanter des chants révolutionnaires et des chants de lutte. Le samedi, nous avons pique-niqué sur la grande place du centre ville et planté un bouleau " pour le boulot ". Et le soir, nous avons quitté le siège du PS après un repas fraternel entre militants du mouvement. Lundi, rendez-vous a été donné à la préfecture pour accélérer le traitement des dossiers durgence. Une délégation était déjà à lintérieur quand certains dentre nous sont arrivés en renfort. Un cordon de CRS nous a bloqué laccès à coups de matraques, nous avons été molestés et lun dentre nous sest retrouvé à lhôpital. La préfecture nous a finalement laissé entrer ; nous avons alors contacté au téléphone le délégué du gouvernement qui soccupe des dossiers. Il nous a expliqué quils étaient débordés par le nombre de dossiers. Une de nos camarades lui a répondu que " nous, quand on ne fait pas notre boulot, on nous licencie tout de suite ! ". A la manif de mardi 27 janvier nous étions plus de 2000 ; le cortège des salariés était assez nombreux. Lopération de détournement qui voulait transformer la manif de lutte des chômeurs et des salariés en soutien pour Aubry et ses 35 heures na pas réellement convaincu. Rendez-vous a été pris en fin de manifestation pour de nouvelles initiatives, une AG de toutes les organisations de chômeurs à la Bourse du Travail mercredi et une manif samedi avec les sans-papiers victimes eux aussi des mesures anti-ouvrières du gouvernement.
Elbeuf : les chômeurs en lutte ne chôment pas
Mercredi 21 janvier, les chômeurs ont décidé doccuper les locaux de lagence du Crédit Lyonnais pendant une partie de laprès-midi, dénonçant lattitude du gouvernement qui na pas hésité à allonger 150 milliards pour renflouer le Crédit Lyonnais. Pour suivre lintervention de Jospin, les chômeurs avaient organisé une séance collective au local de lADEBE (Association des Demandeurs dEmploi du Bassin Elbeuvien). La tentative mesquine et honteuse de Jospin dopposer travailleurs et chômeurs a particulièrement soulevé lindignation. Après une heure de cette soupe, il ny avait plus dillusions sur Jospin qui a clairement montré dans quel camp il est : " Il nous traite de hors-la-loi, si on lécoute on na plus quà se taire... Mais si on se tait, cest la fin, on crève ; vivre, cest se battre ". Un autre a dit : " Ce quil faut cest... " -comme il cherchait ses mots, un jeune lui a soufflé " la révolution "- " oui, cest ça, la révolution des lois, il faut tout recommencer... ". Un chômeur de lEure est venu ce soir-là. Ancien délégué CGT de Sopalin, licencié en 1992, il vient depuis pointer plusieurs fois par semaine à lANPE dElbeuf. A 50 ans, il vit avec 36 francs par jour et a déjà 5 600 F de découvert à la banque.
Le jeudi, une délégation dune trentaine de chômeurs sest rendue à la mairie pour soutenir les salariés de France Télécom qui y étaient reçus, dans le cadre dune action contre le projet de fermeture de lagence de la ville. Un des attachés au cabinet du maire nous a proposé dattendre dans une salle au fin fond de la mairie : " Ils veulent nous cacher, si cest ça, on préfère rester dehors, on a lhabitude, on se tient chaud... Surtout, tenez les portes, quils nen profitent pas pour nous enfermer ". Puis, Didier Marie, le maire socialiste, est arrivé. Puisquon en était aux politesses, une dentre nous lui a tendu une fleur, une rose... toute fanée quelle venait de trouver dans une poubelle : " elle nest pas encore en fleur, mais elle est déjà fanée comme vos promesses. Il ny a que les épines qui tiennent bien comme vos CRS ".
Laprès-midi, 200 personnes se sont retrouvées devant la Chambre de Commerce, pour une manifestation dans les rues de la ville à lappel des privés demploi, aux cris de : " La précarité, ça suffit. Un emploi, un vrai, le premier des droits ", " Pas de miettes, la galette ", " Les patrons qui sèment la misère récoltent la colère ", " Chômeur, cest pas mon métier, tas quà regarder mon C. V. ". Les lycéens étaient venus nombreux pour réaffirmer leur solidarité et refuser dêtre les chômeurs de demain.
Nancy : les chômeurs toujours en action
Les occupations se poursuivent, ou plutôt se succèdent : mardi 20 jusquau jeudi matin, la Chambre de Commerce et dIndustrie, lundi 26 la Direction régionale du travail (évacuée dès le soir par les forces de lordre)... et entre deux occupations, nous nous replions sur la maison réquisitionnée par le collectif pour préparer laction suivante. Ces occupations ont été efficaces : ainsi à la CCI, la consultation de dossiers a permis de découvrir quune boîte ne déclarait aucun salarié alors quelle en avait embauché une quinzaine lété dernier ! Et à la Direction du travail, les salariés ont accueilli les chômeurs en organisant une collecte de soutien. Entre-deux, la déclaration télévisée de Jospin na évidemment fait quencourager la poursuite du mouvement.
Vendredi 23, le Collectif de lutte contre le chômage a organisé un meeting qui a réuni 150 personnes, dont bon nombre de salariés et de militants syndicaux. Cela a été loccasion de faire le point sur le mouvement, ses revendications, et lattitude du gouvernement. Pour bien des chômeurs, il est acquis que " le combat soppose à Jospin comme à Juppé, qui ont choisi le camp du patronat ", et que seule la poursuite de la lutte paiera. Sinon personne ne se faisait dillusion sur le projet de loi Aubry. La manifestation du mardi 27 a rassemblé environ 800 personnes, parmi lesquelles un cortège dhospitaliers et un autre de cheminots.
Le mouvement des chômeurs et précaires à Pau
A Pau, les chômeurs, précaires et salariés se sont organisés et fonctionnent en assemblée générale. Les décisions sont prises démocratiquement et des délégués pour la presse, pour les comptes rendus, pour la nourriture ou pour les actions diverses sont élus par lAG et révocables par cette dernière.
Depuis le 14 janvier, ont eu lieu ainsi loccupation de la Chambre de Commerce et de lIndustrie, du Centre Communal dAction Sociale, du Crédit Lyonnais, dun centre EDF-GDF, et de la Mairie. Un rassemblement devant le siège du Parti socialiste, le lendemain du discours de Jospin sur TF1, sest également tenu. Et bien sûr des manifestations dans les rues.
Le centre EDF-GDF a été occupé afin dobtenir notamment larrêt des coupures pour ceux et celles qui ne peuvent pas payer, et la gratuité de lénergie pour les précaires, ainsi quune baisse de la TVA sur lénergie de 20,6 % à 5,5 %. LAG des chômeurs avait décidé doccuper les lieux jusquà lobtention des revendications. Le soir même, les forces de lordre sont venues déloger les manifestants, blessant un chômeur.
Le mardi 27, la manifestation a rassemblé 700 personnes, banderole des chômeurs et des précaires en tête. La CGT fermait la marche, assénant avec sa sono des slogans favorables aux 35 heures de Jospin, sifflés par le reste du cortège. Une AG ce même mardi devait décider dautres actions.
Au Havre : une journée mouvementée
Au Havre, mardi 27, il y avait environ cinq cents personnes au rassemblement à Franklin avec des délégations dentreprises. La manifestation sest rendue à la chambre patronale où la CGT a demandé quune délégation soit reçue. Quand elle est ressortie, des chômeurs en ont profité pour sengouffrer dans les locaux du CNPF. Mais certains responsables syndicaux CGT ont fait barrage pour les empêcher de rentrer. Une cinquantaine de personnes ont toutefois pénétré dans les locaux du CNPF. Beaucoup de chômeurs sont intervenus, demandant des comptes : " Quavez-vous fait de tout largent perçu pour embaucher ? Vous faites du chantage aux licenciements ou à la faillite pour ne pas payer vos cotises à lURSAF... " Tout le monde était content davoir dit ce quil pensait aux gens du CNPF.
Puis, divisés en plusieurs petits groupes, nous sommes allés à lhôtel Mercure qui abrite le centre international du Commerce. Au restaurant de lhôtel géré par le C. E., nous nous sommes mis dans la file dattente du self. Le personnel nous a servi avec le sourire, en nous souhaitant " bon appétit ".
Echo de la manifestation du 27 janvier à Paris
Il y avait près de 10 000 personnes. La CGT a essayé en vain de faire crier ses mots d'ordre sur les 35 heures. Sans succès : " il faut crier camarades " dit le mégaphone. Des chômeurs crient : " chaud chaud chaud, , chômage ras le bol ", le mégaphone reprend, " oui mais avec les 35 heures... ". Personne ne reprend. Les responsables syndicaux sont sur la défensive. A la tête du cortège, les chômeurs et leurs associations, là on ne parle pas des 35 heures, mais de misère, d'embauche, sinon " ça va péter ". Lambiance est chaude et combative. Les tracts de VDT partent très vite, beaucoup de gens discutent Il y a une banderole détournée : " sacrifions nos vies pour l'économie ! " signée PS avec le poing et la rose du PS. Il y avait moins de chômeurs que les dernières fois. Ce nest pas étonnant, toute la journée, " France Inter " expliquait que cétait une manifestation pour soutenir le gouvernement !
De plus il y avait une autre manifestation de cheminots CGT qui empruntait un autre trajet qui devait, paraît-il, rejoindre la manif partie de la place Iéna. Mais la jonction na pas eu lieu... De toute façon, les dirigeants du PC et de la CGT n'ont pas réussi à soumettre la manifestation à la politique gouvernementale. Pressentant cela, au dernier moment la CGT a freiné la mobilisation pour sa propre manif (dans une fac parisienne, la CGT sest retirée brusquement lundi soir de lintersyndicale qui préparait la manif).