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A propos de la loi sur les 35 heures, Seillière à Jospin : " On nous doit tout. Nous n’avons rien à donner "

Avant que la loi sur les 35 heures passe à nouveau devant l’Assemblée nationale, le président du CNPF a été reçu par Jospin lundi 30 mars. La comédie continue. Après la scène de la fausse rupture jouée par Gandois le lendemain du 10 octobre, c’est maintenant celle de la réconciliation interprétée par Seillière. L’entrevue avait d’ailleurs été demandée par ce dernier. Le patronat sait depuis le début qu’il peut tirer bien des avantages de cette loi des 35 heures et qu’il peut compter sur l’appui nécessaire de la part du gouvernement. Commentant la rencontre, Seillière a d’ailleurs déclaré que " le gouvernement comprend nos préoccupations ". Le refus du gouvernement de reporter à 2002 l’application des 35 heures comme le demandait le patron des patrons suffit au bonheur du journal " L’Humanité " du 31/03/98. Mais les patrons auront jusqu’à fin 1999 pour imposer lors des négociations entreprise par entreprise toutes leurs exigences qu’ils n’ont d’ailleurs pas cachées. Seillière déclarait à France Inter mardi 31 mars : " Il n’y a pas de donnant donnant. On nous doit tout. Nous n’avons rien à donner ".

Ils ont déjà obtenu que les entreprises de moins de vingt salariés et celles qui passeraient le seuil de vingt salariés entre le 1er janvier 2000 et le 31 décembre 2001 ne seront tenues à l’horaire légal de 35 heures que le 1er janvier 2002. Les transports routiers échapperont à la nouvelle législation. Le gouvernement a révisé la notion de " travail effectif " qui deviendrait " le temps de travail pendant lequel le salarié est en permanence à la disposition de l’employeur " ce qui exclurait les temps de repas, pauses, astreintes, trajet, etc… Les députés communistes, Verts et certains socialistes ont voté pour un retour à l’ancienne définition.

Mais le grand patronat demande bien davantage. Il veut adopter dans la loi sur les 35 heures de 99, l’annualisation et la flexibilité, c’est-à-dire la possibilité de faire fluctuer les horaires au gré de la production. Il veut diminuer les salaires, réviser le SMIC en instituant un SMIC à deux vitesses, casser les conventions collectives, et bien sûr ne pas créer d’emplois mais développer le temps partiel, les heures supplémentaires, les contrats dont font partie les emplois jeunes. Toutes choses dont la loi Aubry admet déjà la possibilité.

Alors, il est totalement illusoire comme le laissent entendre les dirigeants syndicaux, que les travailleurs puissent attendre quoi que ce soit de cette loi sur les 35 heures à la sauce patronale, qu’il suffirait pour cela qu’ils appuient leurs responsables syndicaux dans les négociations. Engager les travailleurs dans cette voie en leur faisant croire qu’il " peut y avoir des avancées sociales " comme disent certains syndicalistes, c’est non seulement faux mais surtout cela ne met pas les travailleurs en position pour faire face à la véritable guerre que mène la bourgeoisie contre la classe ouvrière.

Carrefour Lormont : " On a commencé, on continue "

Le 31 mars, plus de 110 salariés de Carrefour-Lormont (qui compte 350 salariés) ont entamé leur quatrième jour de grève. La colère a éclaté quand la direction a annoncé, à l’issue des négociations salariales annuelles, une augmentation de… 0,5 %.

Les salariés réclamaient d’être au moins alignés sur la convention de leurs camarades des autres magasins Carrefour, car le directeur de Lormont, depuis des années, refuse d’adopter la convention Carrefour, ce qui donne des salaires inférieurs de 8 % et une prime d’ancienneté quasiment inexistante. Les grévistes réclament un même salaire pour un même travail.

A l’issue de la négociation salariale, les syndicats ont convoqué une Assemblée Générale et devant l’affront et la mesquinerie de la direction, des travailleurs ont proposé la grève qui a été aussitôt votée à main levée par plus d’une centaine des personnes présentes.

Les grévistes ont lancé une pétition à l’attention des clients, dénonçant " la société Carrefour qui fait des milliards de bénéfices sur le dos de tous les salariés du groupe, distribués aux actionnaires, alors que les salaires avoisinent le SMIC et que les conditions de travail se dégradent de plus en plus ".

La direction a alors proposé… 1 % d’augmentation… en deux fois. Les grévistes ont refusé en bloc et ont manifesté dans le magasin. Les proches, les amis, des clients et des salariés des autres magasins leur ont exprimé leur solidarité.

Le 31 mars, le mouvement s’est durci : blocage des portes centrales, occupation de la station essence du groupe.

Vers 18 h, la direction a envoyé un huissier (sous surveillance de la police municipale), assignant personnellement chaque gréviste (il avait une liste) au tribunal des référés pour le lendemain à 14 h.

Pour beaucoup de ces travailleurs, il s’agit de leur première grève. Comme nous le racontait fièrement une caissière en grève : " Au départ, je n’osais pas faire grève, mais quand j’ai vu mes copines le lendemain matin, devant l’entrée, demandant à chacun d’entre nous de les rejoindre, je n’ai pas pu entrer travailler ".

Mardi soir, pas dupes des provocations et intimidations de la direction, la détermination des grévistes était intacte et ils étaient décidés à se rendre tous ensemble au Tribunal si l’assignation était maintenue.

Malgré la fatigue (certains sont là de 3 h du matin à 19 h), le marathon pour organiser la garde des enfants et l’inquiétude, tout le monde a le moral et tient bon, conscients que le patron peut et doit payer.

ONIC : une victoire de la solidarité

Si leur statut garantit encore un tant soit peu les fonctionnaires contre l’arbitraire de la hiérarchie, certains chefs de service n’en sont pas moins imbuvables. Au siège central de l’Office des Céréales, nous en avons une qui est particulièrement connue pour passer sa mauvaise humeur sur ses secrétaires. Le comble est qu’elle est justement chargée de la communication de l’établissement !

Les collègues qui ont eu à subir ses brimades ont rapidement demandé à changer de service et les candidats ne se bousculent pas pour travailler avec elle. La dernière en date, une jeune stagiaire, a tenté de tenir le coup car elle craignait pour sa titularisation. Quotidiennement houspillée et humiliée, elle a fini par craquer et se retrouver en arrêt-maladie. Interpellé par la CGT, le directeur de l’ONIC s’est déclaré conscient du problème et s’est engagé à intervenir auprès de la chef de service : intervention vaine car dès le lendemain de sa reprise de travail, notre jeune collègue se voyait à nouveau insultée.

La réaction du personnel ne se fit point attendre. Un tract diffusé en début d’après-midi appelait à se rassembler à 15 heures devant la direction pour exiger que la demande de changement de service formulée par notre collègue soit immédiatement satisfaite. Lorsque le directeur rentra de déjeuner, nous étions plus de 150, les deux tiers de l’effectif présent ce jour-là, massés dans l’escalier et le hall d’entrée. Il y avait même une partie de l’encadrement.

Une délégation, composée d’un des secrétaires de la CGT et de trois anciens agents du service qui tenaient à témoigner de l’ambiance qui y régnait, fut immédiatement reçue et, après une demi-heure de pourparlers, sortit pour annoncer que notre collègue changeait de bureau le jour-même. Nous eûmes effectivement le plaisir, en fin d’après-midi, de voir le chef du personnel en personne déménager ses affaires.

Nous sommes retournés dans nos services respectifs en nous félicitant d’avoir montré à la hiérarchie que le personnel savait se montrer solidaire et que l’attaque contre un d’entre nous était une attaque contre tous.

Licenciements massifs à Ralston-Caudebec : la direction déclare la guerre, à nous de riposter

La nouvelle est tombée lundi dernier : Ralston, une des principales usines de la région d’Elbeuf, va procéder à plusieurs centaines de licenciements secs programmés à partir d’octobre. L’usine de Caudebec-lès-Elbeuf fabrique des piles salines et alcalines. Il y a un tiers de femmes, l’âge moyen est de 45 ans, et la plupart travaillent depuis 20 ans dans l’entreprise.

Cela faisait plusieurs semaines que circulaient des bruits alarmants sur une éventuelle fermeture de l’usine. Mais les choses se sont précisées lorsque nous avons appris vendredi 27 mars que le maire de Caudebec avait eu un entretien avec le patron de l’usine. Cette fois, il ne s’agissait plus de rumeurs, la direction passait à l’acte. Les délégués de l’usine sont allés voir le maire qui a confirmé les licenciements. On annonce 334 licenciements, c’est-à-dire 63 % du personnel de l’usine.

Lundi 30, dès le matin, les délégués ont informé tous les ouvriers en passant dans les ateliers. Personne n’était encore au courant. La direction avait annoncé un CCE pour 10 heures et la maîtrise ne devait en parler qu’à 11 heures. Les premiers concernés sont les derniers informés ! Les A.G. à chaque équipe ont, bien sûr, été suivies par 100 % des salariés. Les délégués syndicaux, parmi lesquels un camarade de Voix des Travailleurs et un camarade de la LCR, qui font un bulletin politique commun sur la boîte, ont fait venir la télé, la presse, Radio France-Normandie Rouen, Paris Normandie. La conférence de presse a eu lieu devant l’usine, en présence des salariés.

A 15 heures, des délégués sont venus nous rendre compte des projets tels que la direction venait de les présenter au siège social de Chatou. Etaient ainsi confirmés 334 licenciements à Caudebec. Les projets des patrons sont de faire produire les piles alcalines en Suisse et aux États-Unis, et les salines en Indonésie et en République tchèque. Un calendrier détaillé des licenciements était présenté.

Dans un premier temps, tout le monde était abasourdi. Ralston-Vernon a fermé en 1992, Ralston-Louviers en 1994. Et plusieurs camarades ont déjà vécu la fermeture de l’usine de Louviers. La rage au ventre, certains ont commencé à dire : " la production qu’on a faite vendredi dernier, ils ne la reverront plus jamais. " " On ne va pas se laisser faire ". Très vite, revenait la nécessité d’ouvrir les livres de comptes, car personne ne croit que Ralston est sur la paille. Qu’ils nous montrent ce qu’ils ont accumulé sur notre dos pendant des dizaines d’années ! Le P.D.G. de la maison mère, Stiritz, a gagné en 1996 à lui seul 19,4 millions de dollars. 70 % des piles produites à Caudebec sont vendues à Ressa (société suisse du groupe) et sur ces ventes, l’opacité est totale.

Les salariés en colère ont déjà des projets : monter en car pour nous faire entendre au prochain CCE le 8 avril, diffuser des tracts à la population sur Louviers et Elbeuf, prendre contact avec les associations de chômeurs qui se sont battues ces derniers mois sur l’agglomération, rencontrer les grévistes d’Aérazur, entreprise de plus de 400 salariés, qui se battent pour des augmentations de salaire et l’embauche en CDI des contrats CDD (environ 80). Et Aérazur, ce n’est pas loin : ça se situe en face de l’usine de Ralston !

Ces licenciements massifs sont une véritable catastrophe pour une ville comme Elbeuf, où plus d’une personne sur cinq est au chômage. Et si nous ne rendons pas coup pour coup, c’est le Front National qui ramassera la mise (aux dernières élections régionales, il a remporté 22 % des voix). Tous les travailleurs de l’agglomération, qu’ils aient ou non du boulot, sont dans la même galère. Nous devons nous organiser pour nous battre et gagner.

Renault Cléon : attaques tous azimuts contre les travailleurs

A l’usine Renault Cléon, près de Rouen, les récents départs en FNE (220 au total) ne se sont traduits par aucune embauche alors que dans tous les secteurs les cadences sont à la hausse. La direction essaie par tous les moyens de faire tourner les ateliers de fabrication et de montage des moteurs et boîtes de vitesse 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Dans le bâtiment du moteur F, la direction parle maintenant de nous faire fabriquer 4000 moteurs par jour (nous étions à 2300 moteurs en décembre 97 et serons à 3000 par jour d’ici mai prochain) en début d’année prochaine car elle prévoit de fermer l’usine mexicaine Rimex et de transférer à Cléon l’équivalent de 1000 moteurs supplémentaires par jour. C’est un second Vilvorde qui se prépare de l’autre côté de l’Atlantique.

La direction de Renault veut donc faire vite et avoir les mains libres pour asséner ses mauvais coups, briser toute résistance en instaurant la peur. A Cléon, elle vient de licencier fin mars un jeune embauché de 93 qui s’était arrêté deux mois et demi en maladie. Par cette attaque au droit à se soigner, la direction entend affirmer que la moindre faiblesse d’un ouvrier est contraire aux " intérêts de l’entreprise " dès qu’il s’agit de faire exploser les volumes de fabrication. Il y a quinze jours, nous apprenions qu’un travailleur de quarante ans, arrêté pour un cancer de la gorge nécessitant l’implantation d’une valve pour respirer, n’a toujours pas de poste adapté malgré l’avis du médecin de l’usine. La direction ne veut pas reclasser ce collègue à un poste hors atelier et le renvoie en maladie… sans doute pour, dans quelques mois, le licencier pour absences répétées.

Dans le même temps, la direction continue la chasse aux militants syndicaux de la CGT qui distribuent les tracts dans les ateliers. Depuis septembre dernier, près de quarante mises en garde et avertissements ont été adressés par courrier recommandé à plusieurs délégués CGT. Dernièrement, un militant CGT, par ailleurs secrétaire de la cellule Renault Cléon du Parti communiste a eu une mise à pied d’un jour.

C’est dans ce contexte de répression contre les travailleurs et les militants qui combattent le patron, que la CGT a appelé jeudi 26 mars à un débrayage sur l’usine contre le licenciement du jeune ouvrier et la mise à pied du délégué. Environ trois cents travailleurs ont fait grève une heure sur un effectif de 5000 salariés.

La direction de Renault croit avoir toute liberté de réprimer et d’écraser toute opposition. Mais les travailleurs sont lucides même si l’heure n’est pas à la riposte de masse. Nombreux sont ceux qui comparent les bénéfices annoncés (5,4 milliards) et l’augmentation vertigineuse des fabrications d’un côté avec, de l’autre, les embauches réduites à zéro, les salaires bloqués et la répression antiouvrière. De quoi faire un mélange détonnant dans les mois qui viennent.

Bordeaux : dans le camps des chômeurs, " une toile pour un toit "

Depuis le jeudi 26 mars, à l’initiative d’AC !, nous avons installé un campement place Gambetta au centre de Bordeaux. Cette action, prévue au départ pour 48 heures, pour dénoncer particulièrement les problèmes de logement et la reprise " légale " des expulsions, se poursuit à l’exemple de celle de Clermont-Ferrand qui a duré trois mois, et que le maire socialiste vient d’expulser par la force sous prétexte de sécurité. Notre tente marabout (prêtée par la CGT-EDF), " une toile pour un toit ", ne passe pas inaperçue. C’est l’occasion de rencontres et de discussions avec de nombreuses personnes, des salariés et des jeunes qui apportent leur soutien : café, crêpes, couscous, soutiens financiers, livres, etc.… Il y a des discussions permanentes, sous le soleil le jour, autour du feu la nuit, entre militants du mouvement et tous ceux qui s’arrêtent. Tout y est discuté : la politique anti-ouvrière du gouvernement, l’inquiétude face au FN, les suites à donner au mouvement comme la manifestation nationale prévue à Paris au moment de la discussion sur la loi sur l’exclusion, afin d’exiger le relèvement des minima sociaux et, de façon plus générale, les perspectives pour sortir de la situation. L’idée de faire un " mai 68 " revient souvent et reflète le sentiment de l’ensemble des travailleurs, chômeurs, étudiants pour faire plier le pouvoir et ceux qui détiennent les richesses. A partir de ces discussions se pose alors le problème de la politique et de l’organisation qu’il faudrait. Les scores de l’extrême-gauche (pour qui nombre d’entre nous ont voté) ont permis de se poser les problèmes jusqu’au bout et notamment celui d’une politique et d’une organisation indépendante pour nos luttes. C’est dans cette ambiance que l’occupation se poursuit jusqu’à nouvel ordre.