Page 3 



Aider les jeunes à y voir clair afin qu’ils s’émancipent des vieux partis pour prendre en main l’avenir

Une nouvelle génération se tourne vers la politique, inquiète de la montée des idées réactionnaires comme de la dégradation de la situation sociale. Pour les jeunes aujourd’hui, alors qu’on leur avait promis un monde moderne, celui de la démocratie, de l’Europe, des libertés, la simple idée d’avoir un emploi, de trouver sa place dans la société, est une incertitude source d’angoisse, quand les jeunes ne sont pas tout simplement livrés à eux-mêmes, prenant en pleine figure le mépris que la société a pour eux.

Cette évolution de la jeunesse s’est exprimée à travers le mouvement des chômeurs. Elle s’est exprimée aussi dans les différentes manifestations qui ont pu avoir lieu contre l’extrême-droite, celle de Toulouse il y a presque un mois, les dernières manifestations de samedi, malgré le côté très gouvernemental que les organisateurs entendaient leur donner. Elle s’exprime aussi dans le mouvement des enseignants de la Seine-Saint-Denis, mouvement dans lequel la jeunesse prend une place pleine et entière.

C’est la réponse à tous les sociologues, les politiciens ou les flics qui pontifiaient sur la jeunesse perdue et incapable de s’insérer dans la société. C’est leur société qui refuse la jeunesse, pas la jeunesse qui refuse la société.

Cette évolution est riche de possibilités mais la jeunesse ne pourra réellement trouver sa place dans les combats à venir que si elle reçoit l’aide nécessaire pour s’approprier les idées dont elle a besoin. Sinon, ce seront les vieux partis embourbés dans les jeux parlementaires et politiciens qui essaieront de récupérer ses luttes, sa révolte pour l’encadrer, la manipuler et la soumettre, l’enfermer dans une impasse.

La jeunesse a bien mieux à faire que de reprendre à son compte les oripeaux du réformisme, devenu le plus plat libéralisme, et du stalinisme mort cherchant à trouver une place confortable dans le jeu parlementaire bourgeois. Elle a devant elle la tâche de redonner vie aux idées du marxisme révolutionnaire.

Pour cela, elle a besoin de ceux qui ont su, envers et contre tout, perpétuer cette filiation, en la soumettant à ses critiques, son dynamisme, son indépendance d’esprit. La jeunesse est libre du passé, uniquement comptable de l’avenir. Sans calculs ni arrière-pensées, prête à aller jusqu’au bout, pleine d’audace et de vie, elle ne cherche d’autre justification à ses actes que le besoin de mener une vie pleinement humaine.

En armant sa générosité de la conscience, de la lucidité, pour lui donner les armes de son propre combat, pour l’aider à aller jusqu’au bout d’elle-même, de ses aspirations et de ses luttes, les révolutionnaires redonneront à leur propre combat toute la fraîcheur des débuts et la liberté de ceux qui n’ont rien à perdre.

C’est notre tâche de l’aider à s’approprier les expériences du passé, à inscrire son propre combat dans l’histoire de la lutte pour l’émancipation de l’humanité de l’oppression et de la société de classes, pour lui éviter le piège de l’anarchisme qui ne dépasse pas, le plus souvent, le stade de la révolte individuelle, qui flatte les faiblesses et les préjugés individualistes au risque de détourner du combat collectif.

Ainsi, toutes générations confondues, nous retrouverons la jeunesse des idées du marxisme.

Grève des enseignants en Seine-Saint-Denis : “ Nous ne sommes pas des moins que rien... ”

C’est une marée de jeunes qui crient, qui chantent qu’ils ne veulent pas être élevés dans un ghetto.

“ Une seule solution : la manifestation ! ” crient par milliers ces jeunes qui il y a encore quelques semaines servaient d’épouvantail... pour justifier les mesures sécuritaires de la “ gauche plurielle ” dans les banlieues. Combien ils sont à la manifestation, jeunes, profs, instits, parents d’élèves : 20 000–30 000. En tous cas un vent de révolte souffle ce mardi après-midi dans les rues de Paris.

Avec plus de 120 établissements du secondaire et 60 écoles en grève à l’appel de tous les syndicats (sauf le SE-FEN), la Seine-Saint-Denis a massivement basculé dans la grève d’aujourd’hui. La manifestation de ce mardi est la cinquième en 3 semaines. A l’intérieur du 92, dans les municipalités, dans les hôpitaux les signes de soutien se multiplient, dans les départements environnants des pétitions circulent, il y a des établissements en grève de solidarité, des réunions unitaires se préparent.

Le gouvernement compte sur le pourrissement de la grève avec l’approche des vacances de Pâques et la fermeture des établissements. Tout dépend maintenant de la possibilité d’élargir les assises du mouvement, d’avancer vers la grève générale de l’Education Nationale de toute la région parisienne.

Mais déjà on peut affirmer que cette lutte marque une étape. Les propositions ridicules d’Allègre poussent la lutte vers la radicalisation. Allègre propose par exemple l’équivalent de 83 postes d’enseignants pour des besoins qui exigeraient 2260 postes. Les enjeux dépassent la lutte pour les seuls “ moyens ” et posent la question de l’exclusion, de la ségrégation sociale, les manifestants, en particulier les jeunes, crient : c’est un gouvernement “ d’un pas en avant et trois pas en arrière ”.

Sans aucun doute, le mouvement du 93 marque une avancée dans le processus, lent mais réel, de recomposition, réorganisation de la classe ouvrière et de sa jeunesse, commencé par la grève de novembre-décembre 95. Dans les luttes contre le CIP, des sans-papiers, des chômeurs et maintenant celle du 93, il y a le fil rouge de l’auto-organisation, la volonté de construire et de contrôler la lutte depuis la base, depuis des AG et essayer de les centraliser par des méthodes de la démocratie ouvrière.

La formation du Comité Exécutif provisoire, dont parle l’interview, montre que c’est l’auto-organisation qui donne la force au mouvement et fournit des bases pour l’unité des travailleurs, mais aussi pour imposer l’unité syndicale au service de la lutte.

Le mouvement a obtenu un premier succès en imposant à Allègre de discuter.

Interview de Pierre, syndiqué à Sud-éducation, membre du comite exécutif provisoire des établissements scolaires en lutte de la Seine Saint Denis (faite le 28 mars)

Question : Comment la lutte se mène-t-elle ?

Réponse : Tout cela se passe d’une manière inégale, variée. Il y a des établissement en grève reconductible depuis 4 semaines déjà, comme le Collège République à Bobigny, ailleurs il y a des grèves par intermittence. Entre-temps le mouvement est relayé par les élèves, ou par des parents d’élèves qui occupent les établissements. Pour le moment, le mouvement se limite au second degré (collèges et lycées), mais il est prévu que le premier degré, les écoles entrent dans le mouvement le mardi 31.

Q :  Est-ce que les syndicats appellent à la grève générale ?

R :  Sous la pression du personnel, des parents d’élèves dont la participation est très massive et des jeunes, les syndicats appellent à l’extension de la grève, mais à part SUD-Education et la CGT, aucune syndicat n’appelle ni à la grève reconductible, ni a la grève générale.

Q : Comment la lutte s’organise ?

R : Elle est rythmée par des AG des délégués d’établissements, délégués mandatés par des assemblées des grévistes d’établissements.

A l’AG départementale qui se réunit tous les 3-4 jours, tout le monde peut y assister, mais seuls les délégués élus et mandatés ont le droit de vote. Son fonctionnement est assez lourd, car les délégués ont un mandat impératif, qui fait qu’il y a des aller-retour entre l’AG départementale et celle des établissements avant chaque décision, les grévistes sont très attachés à la démocratie et veulent contrôler le plus petit détail, ce qui explique ce fonctionnement un peu lourd.

: Quel est le rôle de la plate-forme de lutte départementale adoptée par l’AG ?

R : Cette plate-forme agit comme un élément décisif d’unité, qui définit clairement les revendications partagées par tous et par toutes. A partir de là tout le monde a la parfaite liberté d’exprimer ses idées dans l’AG et de tenter de convaincre ses camarades de leur justesse. Par exemple, nous à SUD-Education, nous pensons qu’il manque deux revendications dans la plate-forme : premièrement, l’exigence des cartes de séjour pour ceux de nos élèves menacés d’expulsion et deuxièmement, la demande de la titularisation des précaires. Nous défendons nos positions mais nous n’en faisons en aucune manière un préalable.

Il faut souligner la maturité du mouvement, la patience des profs, leur intérêt pour écouter tous les arguments.

: Comment les grévistes dirigent  leur grève ?

: Comme je disais, il y a des AG départementales 1 à 2 fois par semaine. Mais l’extension de la grève, sa durée exigeaient bien une direction quotidienne entre deux AG. Car nous avons constaté que faute de moyens l’initiative nous échappait et restait à discrétion des organisation syndicales, qui, elles, avaient des moyens matériels, techniques, de communication, etc.

Au bout de longues discussions, les grévistes ont fait un grand pas en avant en élisant le lundi 23 mars un Comité d’animation, sorte d’exécutif qui a la tâche de prendre des initiatives entre deux AG, qui est bien entendu responsable devant les AG de délégués.

: Que pensez-vous de la déclaration d’Allègre, selon laquelle : “ les professeurs en choisissant de manifester ” ont des “ attitudes d’irresponsabilité qui nourrissent le FN ” ?

: C’est une véritable provocation, c’est Allègre qui nourrit le FN. Nous avons été révoltés. Il est intéressant de raconter comment nous sommes intervenus dans la manifestation du samedi 28 à Paris. Le SNES, qui grâce à ses moyens pour fabriquer des banderoles, disposer d’une sono, etc. imposait de fait jusqu’ici sa présence imposante, a fabriqué une banderole avec un texte dans le genre : “ pour barrer la route au FN, il faut des moyens ”. Or le Comité Exécutif considérait que ce texte n’exprimait pas le sentiment des grévistes et a décidé jeudi matin de fabriquer une autre banderole qui mettait en cause clairement la responsabilité du gouvernement. Notre banderole disait : “ c’est Allègre qui fait le lit du FN en ne donnant pas les moyens d’enseigner en Seine-Saint-Denis ”.

: Et votre participation à la manifestation “ anti Le Pen ” du samedi ?

: C’est avec cette banderole et avec notre propre sono que nous sommes allés à Paris. Nous y étions 1500. Nous avons déployé notre banderole au bord de la manifestation car nous n’avons pas voulu qu’on nous assimile comme soutien au gouvernement. Notre présence a eu beaucoup de retentissement.

A l’arrivée à la place de la Nation, nous avons fait une haie d’“ honneur ” avec nos banderoles aux cortèges du PC, MDC : le PS quant à lui a plié bagages et calicots 100 mètres avant...

Nous sommes fermement décidés à continuer, malgré les pressions, jusqu’à la satisfaction de nos revendications.

Les femmes de ménage de la CPAM de Rouen remportent une première victoire

A la CPAM de Rouen, les femmes de ménage viennent de voir leurs efforts couronnés par un premier succès : les Prud’hommes ont reconnu leur appartenance à la Convention Collective des employés de la Sécurité Sociale et la Direction est condamnée à leur verser des rappels de salaire sur 5 ans, ce qui représente, avec les dommages et intérêts, des sommes allant de 10 000 à 70 000 F par personne.

Leur lutte avait commencé, il y a 3 ans, par une pétition signée par toutes les femmes de ménage, soit 30 personnes, portant sur les conditions de travail et le statut. En effet, elles étaient considérées comme du personnel “ vacataire ”, payé à l’heure, sans aucun avantage lié à la Convention Collective couvrant le reste du personnel de la Caisse. Travaillant à temps partiel, avec des horaires décalés le soir, cette catégorie de travailleuses était mise à l’écart, et surexploitée. A la suite de leur pétition, et avec l’aide d’une déléguée du personnel, elles se sont adressées à toutes les instances officielles, pour faire reconnaître leurs droits, envahissant les couloirs de la direction, défilant dans la rue le 1er mai, interpellant la DRASS et le représentant du préfet. Comme rien n’y faisait, elles ont demandé le soutien du personnel de la Caisse par une pétition ayant recueilli plusieurs centaines de signatures. 18 femmes de ménage ont porté l’affaire aux Prud’hommes toutes ensemble, mobilisées, elles ont pris leurs affaires en main : calcul des salaires, constitution et photocopies des dossiers, tout ceci se faisait collectivement en réunion, avec café et gâteaux pour se soutenir le moral, calculette à la main pour savoir de combien la Caisse les volait depuis tant d’années. Elles ont été présentes à chaque séance aux Prud’hommes, ne se laissant pas intimider par l’avocate de la Direction parlant des “ basses catégories ”, ni par les lenteurs de la justice.

Leur ténacité a payé : un premier jugement rendu en leur faveur, c’est une victoire morale sur une Direction méprisante, c’est aussi un avantage financier certain pour des personnes ayant travaillé toute leur vie pour un salaire de misère. Cette victoire réchauffe le cœur de bien des employés de la Caisse qui se sentent eux aussi “ vengés ”. Même si la bataille juridique doit continuer en appel ou plus loin, elles sont déterminées à aller jusqu’au bout toutes ensemble.

La démagogie réactionnaire d’Allègre et de Chevènement

 Il est plus facile de manifester que de retrousser ses manches, il y a des attitudes irresponsables qui nourrissent le FN ”. C’est ce que déclarait Allègre, le 21 mars, face à  la grève des enseignants de Seine-St-Denis. Enième dérapage d’Allègre ? Non. Trois jours plus tôt, le 18 mars, Chevènement tenait exactement le même discours à propos de la lutte des sans-papiers :   les occupations d’église sont pain bénit pour le Front National ”. Mardi, à l’Assemblée Nationale, il remettait ça en s’en prenant aux opposants des expulsions de sans-papiers qui “ contribuent à bafouer les lois, à la perte des repères dont la République a besoin pour faire front contre l’extrême-droite ”. Mis en rage par la solidarité des passagers de Roissy empêchant l’expulsion de seize sans-papiers ce week-end, le ministre de l’Intérieur a trouvé un ton digne de ses prédécesseurs les plus réactionnaires pour attaquer “ des petits groupes d’individus appartenant à une organisation baptisée Jeune contre le Racisme en Europe qui est en réalité une organisation trotskiste d’origine britannique ”. Le complot communiste venu de l’étranger, une vieille rengaine... de l’extrême-droite justement.

Les frontières sont décidément floues... Allègre fait dans le poujadisme en déclarant lundi 30 mars : “ les causes de la violence chez les jeunes sont peut-être la détresse et le chômage mais quand il y a une guerre quelque part, comme en Bosnie, on cherche à y mettre fin d’abord avant de se préoccuper des causes ”...

Les enseignants du 93 en grève avaient bien raison d’afficher sur leur banderole samedi dernier : “ Allègre fait le lit du Front National en ne donnant pas les moyens à la Seine-Saint-Denis ”.