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Crise en Amérique latine, après l’Asie et la Russie. La lèpre du capital financier ronge l’économie mondiale et la conduit à la récession

Tout allait pour le mieux, paraît-il, quand le mercredi 13, la chute de 8 % de la valeur de la monnaie brésilienne, le réal, a entraîné une nouvelle tempête sur les marchés financiers de la planète. L’annonce au même moment de la faillite de plusieurs établissements bancaires en Chine a accru la panique, les investisseurs ont vendu en hâte les actions des sociétés les plus exposées, banques engagées au Brésil et en Chine, trusts de l’automobile, implantés massivement au Brésil et en Amérique latine, pour en réaliser les plus-values boursières des semaines précédentes tant qu’il était encore temps. Les capitaux se sont reportés en masse sur les titres obligataires, plus sûrs, ceux de la dette publique des Etats les plus riches. Deux jours plus tard, le vendredi 15, la Bourse brésilienne de Sao Paulo regagnait plus de 30 %, et les bourses européennes et américaine une partie de ce qu’elles avaient perdu, répit provisoire, avant une nouvelle rechute.

Incapable de maintenir la parité de sa monnaie, le réal, avec le dollar, alors que les capitaux des financiers internationaux désertent le Brésil, au rythme de 150 millions de dollars par jour depuis le début de l’année et de 40 milliards de dollars depuis juillet dernier, le Brésil a annoncé le mercredi 13 qu’il élargissait la bande de fluctuation du réal, se résignant à sa dévaluation effective de 8 %. En fait, il ne peut plus attirer les capitaux étrangers, ni même les retenir, alors que les perspectives de profits à réaliser au Brésil s’évanouissent, avec un marché de l’automobile en recul de 21 % en 98, la baisse des prix des matières premières et des prix industriels. L’Etat brésilien a épuisé la moitié de ses réserves, en empruntant à des taux d’intérêt proches de 40 %, alourdissant d’autant son énorme dette extérieure de 250 milliards de dollars dont 140 milliards doivent être remboursés cette année. Et si vendredi, alors que le Brésil annonçait qu’il laissait flotter le réal, entérinant sa dévaluation de 20 %, les marchés financiers remontaient, la crise financière est loin d’être jugulée.

Le FMI qui avait fait du Brésil, avec son plan de novembre dernier assorti de prêts de 41,5 milliards de dollars, l’exemple d’une nouvelle politique consistant à prévenir la crise, plutôt que d’intervenir après comme en Asie, n’a pu qu’entériner la décision de l’Etat brésilien d’abandonner la parité du réal avec le dollar, une des conditions de son plan. Il s’incline en fait, comme l’Etat brésilien lui-même, devant les marchés financiers, cette poignée de financiers dont les masses de capitaux précipitent des continents entiers dans la ruine économique.

Les perspectives de profits pouvant être retirées d’une augmentation de la production étant limitées, du fait de la saturation progressive du marché, une pléthore de capitaux s’abat sur les régions du monde et les secteurs qui peuvent dégager ces profits, jusqu'à ce que les sources de ces profits ne suffisent plus à satisfaire leur avidité démultipliée par la spéculation, quelque saignées qu’en soient les populations. Après en avoir aspiré tout le profit possible, la nuée de capitaux se dégage de son champ d’opérations, qu’elle laisse en ruines pour aller s’abattre ailleurs.

C’est ainsi que la lèpre du capital financier ronge l’économie mondiale, restreignant par ces dévastations les débouchés pour une production que les capitalistes ne conçoivent de mettre en œuvre que si elle peut être vendue, condition pour que se réalise le profit. La crise en Amérique latine s’ajoute aux crises asiatique et russe, qui ont déjà comme résultat la réduction de moitié de la croissance de la production mondiale, la baisse du prix des matières premières et des prix industriels. Les masses de capitaux désertant les " marchés émergents " vont maintenant se reporter en priorité sur les pays les plus riches, où les perspectives de profits ne pourront suffire à satisfaire un temps leur avidité qu’à condition que l’exploitation y soit plus féroce.

C’est ce à quoi s’emploient les dirigeants des Etats, ceux du FMI et des banques centrales, et c’est le seul domaine dans lequel ils agissent, avec un plan, une politique, pour faire payer toujours plus les populations. Pour le reste, et quelles que soient leurs déclarations destinées à laisser croire qu’ils auraient une quelconque maîtrise de la situation, ils sont complètement impuissants, parce qu’au service de ce capital financier, de ces quelques centaines de milliardaires actionnaires des trusts de la finance et de l’industrie qui règnent sur l’économie mondiale.

C’est l’avidité insatiable du capital financier qui précipite l’économie mondiale vers la récession et l’effondrement, d’autant plus sûrement que ses serviteurs, les Etats et gouvernements arrivent à leur fin, imposent des sacrifices toujours plus lourds aux populations.

Tant que le rapport de forces entre le Travail et le Capital est en faveur de ce dernier, l’humanité court le risque d’une catastrophe économique mondiale, car le seul moyen d’éviter celle-ci est de soustraire au Capital sa liberté, sa mainmise sur l’économie, son pouvoir de nuire.

 

Mitterrand avait réconcilié la gauche avec la Bourse et le profit, Jospin veut la réconcilier avec le mépris des pauvres et la matraque

En affirmant le 13 janvier, lors de ses vœux à la presse, que le gouvernement " opposerait partout une réponse ferme à la violence ", Lionel Jospin a clairement manifesté qu’il approuvait les orientations de son ministre de l’Intérieur. Le premier ministre est certes réservé sur l’opportunité de suspendre le versement des allocations familiales aux parents des jeunes délinquants, mais rien ne le choque dans la logique répressive développée par Jean-Pierre Chevènement : il va même jusqu’à préconiser l’éloignement des mineurs les plus durs " chaque fois que la rupture avec le milieu semblera nécessaire ", sur le mode de l’interdiction de séjour qui frappe les truands récidivistes.

Si Lionel Jospin reconnaît que la montée de la violence a des causes sociales, il souligne " le caractère irréductible de la responsabilité individuelle " et la nécessité de faire respecter " la loi commune ". Même son de cloche chez Chevènement : il déplore la " faillite de la société à transmettre ses valeurs " et se revendique de la justice sociale, mais récuse un sociologisme " qui explique tout par les causes sociales et aboutit au laxisme ". Et tous deux d’incriminer la minorité violente qui contribue à la dégradation et à la " ghettoïsation " des banlieues. Les responsables sont désignés : la fraction de la jeunesse qui, au lieu de subir gentiment le chômage, la galère et le racisme et d’attendre, dans le respect des autorités, la réussite de la " politique de la ville ", s’insurge contre ses conditions d’existence.

Sans doute la violence qui s’attaque aux transports publics, aux bâtiments scolaires et aux voitures garées dans la rue, le " baston " avec la bande de la cité voisine sont-ils des impasses. Mais c’est surtout le reflet de la violence ressentie au quotidien par une partie de la jeunesse, exclue de l’emploi, privée d’avenir, victime des contrôles " au faciès " et qui s’identifie aux victimes des bavures policières. Et il faudrait que cette jeunesse s’intègre aux valeurs de la République, comme si ces valeurs pouvaient revêtir pour elle un semblant de réalité, comme si la France de 1999 ressemblait aux idéaux de Voltaire et de Hugo. Le discours sur la citoyenneté est totalement cynique dans la bouche de ceux qui la refusent non seulement aux sans-papiers mais à tous les immigrés.

La presse de droite s’étonne et se réjouit de ce nouveau langage d’une gauche dont elle a toujours dénoncé le laxisme, tout en exigeant bien sûr que le gouvernement passe des paroles aux actes. Elle n’a pas tort de souligner que ce ralliement à la " politique sécuritaire " représente une rupture. Ce n’est pas que la répression des mouvements populaires soit absente de l’histoire de la gauche et ni du Parti Socialiste : Briand, Clémenceau, Jules Moch, Mitterrand lui-même au début de la guerre d’Algérie, prirent des mesures brutales pour défendre l’ordre bourgeois contre la classe ouvrière et les peuples colonisés. Mais outre que la gauche a quelque scrupule à revendiquer ce passé peu glorieux, elle a continué à se réclamer formellement des principes démocratiques et sociaux qu’elle bafouait.

Au nombre de ces " valeurs de gauche ", il y avait l’idée que la délinquance était le produit des inégalités sociales, et que la solution ne passait ni par le bagne, ni par la guillotine. A plus forte raison, s’agissant de l’enfance, fallait-il bannir les sinistres " maisons de correction ", développer l’éducation et la prévention, recruter des enseignants plutôt que des policiers. Ce sont ces idéaux de la " gauche morale " que Jospin et Chevènement raillent aujourd’hui, lorsqu’ils qualifient ceux qui soutiennent la lutte des sans-papiers de " gauche bien pensante qui, sans le mesurer, fait le jeu de l’extrémisme " et qu’ils affirment que la gauche ne doit plus faire de " complexe " sur la sécurité.

Le langage de la " gauche moderne " n’a rien à envier aux accents traditionnels de la réaction. Les jeunes des banlieues sont des " sauvageons ", avec tout ce que ce terme a de connotation raciste. Les parents ont démissionné : d’ailleurs ils sont eux même des assistés, incapables d’inculquer des " valeurs citoyennes " à leur progéniture…

Mais si Lionel Jospin doit monter au créneau, se montrer solidaire de ce qui paraissait des outrances du seul Chevènement, c’est que ce nouveau reniement passe mal dans le " peuple de gauche ". Au nom du réalisme économique, militants et sympathisants socialistes ont dû gober les privatisations et la soumission aux " marchés ". Ils considéraient qu’au moins la gauche continuait à afficher une différence avec la droite sur les " questions de société ". Ils ont manifesté contre les lois Pasqua, et ont du mal à avaler les expulsions d’immigrés. Au sein même du gouvernement, Elisabeth Guigou, ministre de la Justice, manifeste sa réticence à tout durcissement des textes sur la délinquance juvénile : une attitude qui, si elle ménage l'appareil judiciaire, reflète aussi l’opposition d’une base militante qui compte nombre d’enseignants et de travailleurs sociaux.

A nous de discuter avec ces militants ou sympathisants pour les aider à tirer les conclusions de cette évolution en leur offrant de nouvelles perspectives.

 

Accord sur les 35 heures à EDF : la CGT au secours de Martine Aubry

En dépit des rodomontades du gouvernement, la loi Aubry marque le pas. Le nombre d’accords signés est très en deçà des espérances de la ministre, et la plupart le sont par des syndicats minoritaires au sein des branches et des entreprises concernées. Il fallait donc relancer la machine, et pour cela rien de tel qu’un " vrai bon accord " qui pourrait avoir une résonance nationale.

Le projet d’accord, qui devait être signé le 22 janvier, a été mitonné pour que chacun puisse le présenter comme une victoire. La CGT tout d’abord, qui met en avant les créations nettes d’emplois et l’embauche de jeunes : elle en relève les insuffisances, mais souligne que c’est un changement après des années de diminution régulière des effectifs. La direction ensuite, qui engage une vaste opération de flexibilité des horaires et d’annualisation du temps de travail. Le gouvernement enfin, qui pourra brandir cet accord signé par l’ensemble des syndicats et clamer que la loi est bonne, dès lors que les partenaires sociaux se montrent constructifs et responsables.

L’accord ne représente cependant pas une avancée pour les électriciens, sauf si l’on baptise ainsi un moindre recul. Sans doute est-il moins mauvais que ce que le patronat, mettant à profit les dispositions de la loi Aubry, tente d’imposer dans d’autres secteurs, mais il ne contient pas moins les ingrédients habituels : modération salariale (la direction souhaite un blocage) et flexibilité. La baisse du temps de travail correspond à une aspiration des salariés, mais du fait de l’insuffisance des créations d’emplois elle devra se traduire par de nouveaux gains de productivité, et donc par des conditions de travail plus pénibles.

D’un point de vue strictement syndical, si on considère que le rôle des syndicats est de défendre les intérêts des salariés, la CGT n’avait donc aucune raison de se précipiter sur le stylo. Largement majoritaire dans un secteur où les traditions d’organisation et de combativité sont fortes, il aurait même été logique qu’elle ne se cantonne pas sur le terrain d’une négociation à froid et qu’elle mobilise le personnel pour " améliorer l’accord ". Non seulement elle ne s’est pas engagée dans cette voie, mais en annonçant qu’elle n’est pas systématiquement opposée à l’ouverture d’agences le samedi, elle met les travailleurs dans la plus mauvaise des positions face à une direction qui entend bien imposer la flexibilité centre par centre.

La signature de la CGT a des motivations d’appareil. Le syndicat CGT d’EDF trouve dans la gestion des œuvres sociales quelques prébendes et de nombreuses sinécures pour ses responsables. Alors que se profile la déréglementation du service public, la CGT espère qu’un accord avec la direction la mettra en meilleure posture pour " sauver les meubles ".

Mais bien sûr la principale raison est politique. Bernard Thibaud, le futur secrétaire général, multiplie les interviews pour démontrer le ralliement de la CGT à la politique contractuelle : à deux semaines du congrès confédéral, EDF constitue un terrain d’expérimentation tout trouvé. De plus il faut bien donner un coup de main à un gouvernement qui compte des ministres PCF : comment le faire mieux qu’en montrant que la loi Aubry, à défaut d’être la " formidable conquête sociale " que prétend Louis Viannet, peut présenter au moins des avantages pour les salariés ? Ces derniers ne sont pas dupes, et il y a fort à parier que les tentatives d’imposer la flexibilité se heurteront à de sérieuses résistances. L’attitude des dirigeants de la CGT revient à leur lier les mains avant la bataille.