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Réforme de la politique agricole commune : pour les capitalistes, les agriculteurs coûtent trop cher

Lors de la manifestation paysanne européenne du 22 février à Bruxelles, l’unanimité s’est faite contre le projet d’une nouvelle réforme de la politique agricole commune, également appelé " paquet Santer ", du nom du commissaire européen qui en est l’auteur. Et les manifestations qui reprennent un peu partout en France dénoncent de la même manière une volonté de ruiner le monde agricole.

La ligne directrice du projet est une forte baisse des prix à la production pour les aligner sur le marché mondial. En effet, les prix européens ne sont garantis que par des systèmes d’organisation des marchés qui n’ont rien de libéral, basés sur le stockage et, parfois, la destruction des excédents, ou par des subventions aux exportations. Dans le même temps, les aides directes instituées en 1992 pour compenser une première baisse des prix permettent à des dizaines de milliers de petits producteurs de survivre. Réduire ces garanties signifie condamner à la ruine de nombreuses exploitations agricoles, toutes celles qui ne pourront pas intensifier leur production ou s’agrandir.

Le projet ne constitue pas une rupture avec les réformes précédentes, qui ont déjà abouti à de fortes baisses des prix à la production et à la disparition d’exploitations (4 % chaque année en France), à une concentration qui se traduit par la désertification de certaines régions. Mais il s’agit d’accélérer les rythmes : les capitalistes veulent en finir avec une situation où les dépenses agricoles constituent le premier poste budgétaire européen, alors que la part de l’agriculture dans le PIB est en diminution constante et que l’élargissement à l’Europe de l’Est va entraîner de nouveaux coûts.

Les désaccords qui ont surgi entre les pays membres à propos du projet de réforme ne sont pas de pure façade, même si comme d’habitude les impératifs de la construction européenne seront invoqués au final par chacun des gouvernements pour justifier ses concessions. Les pays où l’agriculture est déjà très concentrée ont tout à gagner à la baisse des prix : d’une part, la " préférence communautaire " génère aujourd’hui des surcoûts pour leurs importations, d’autre part, ils ne souhaitent plus financer le volet social de la politique agricole. D’où la proposition allemande de laisser à la charge des budgets nationaux une part des aides directes aux producteurs. A l’inverse, les pays d’Europe du Sud s’opposent à une trop forte baisse du budget du FEOGA (Fonds européen d’orientation et de garantie agricoles) : l’Espagne, la Grèce et le Portugal parce qu’ils conservent une importante population agricole qui ne trouverait guère à s’employer ailleurs, la France et l’Italie parce que leurs exportations sont actuellement subventionnées par le budget commun. S’y ajoute le poids des zones rurales dans les élections.

La situation de quelques milliers de gros producteurs, notamment céréaliers, qui ont largement prospéré dans la période précédente, est souvent mise en avant pour dénoncer tous les agriculteurs comme d’éternels assistés et les couper des travailleurs salariés. Pourtant, la politique des capitalistes contre les agriculteurs s’inscrit dans la même logique, celle de l’austérité budgétaire et de la production à moindre coût, que celle qui a prévalu lorsqu’il s’est agi de liquider la production minière, les chantiers navals, des pans entiers de la sidérurgie, de s’attaquer aux services publics et aux budgets sociaux. Les paysans ne peuvent espérer la mettre en échec par leurs seules forces. Appelant à l’unité de la corporation paysanne, la FNSEA cherche à détourner leur colère vers des questions secondaires (la chasse…), contre les écologistes, contre les fonctionnaires. Ce n’est qu’en rompant avec cette politique et en unissant leurs forces avec celles de tous les travailleurs que les petits producteurs agricoles pourront défendre leur droit à l’existence.

 

Réunion du G7 : les dirigeants européens, engagés dans la fuite en avant de l’euro, regrettent un passé révolu

Samedi dernier à Bonn, se sont réunis les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales des pays du G7 (USA, Japon, Allemagne, France, Italie, Grande Bretagne, Canada). Au menu de cette réunion, tenue un mois et demi après le lancement de l’euro et un mois après le déclenchement de la crise brésilienne, étaient prévues des discussions sur une réforme du système financier international pour " prévenir " et " gérer " les crises financières.

Un mois et demi après le lancement de la monnaie unique européenne, c’en est fini de l’" europhorie ", et les dirigeants européens, pris de craintes devant les conséquences de leur fuite en avant, se prennent à regretter un passé révolu, et à ressusciter, sans y croire, un système monétaire international stable. Début janvier, ils avaient rêvé que les investisseurs se rueraient sur l’euro, que les banques centrales asiatiques convertiraient une partie de leurs réserves en euros, et que l’économie de l’Euroland ferait pièce à l’économie américaine. Mais, c’est l’inverse qui se produit. Depuis le 4 janvier, l’euro a baissé de 7 % par rapport au dollar, et l’économie des pays de la zone euro qui devaient servir de " locomotive " à la croissance mondiale, ralentit, en particulier en Allemagne, du fait de la baisse des exportations vers les régions du monde touchées par les dernières crises. L’OCDE qui prévoyait une croissance de 2,2 % en 1999 pour l’Union européenne, ramène celle-ci à moins de 2 %, alors que la croissance de l’économie américaine prévue à 1,5 % en décembre serait maintenant de 2,5 à 3 %.

Le ministre des Finances allemand, Lafontaine, a réclamé à ce G7 l’instauration de bandes de fluctuations entre les cours des trois monnaies principales, dollar, euro et yen, dont les cours jouent au yoyo depuis plusieurs mois. Les dirigeants français sont restés plus prudents alors que Chirac, qui s’était rendu aux Etats-Unis deux jours auparavant, dans l’esprit, d’après son entourage, " d’un actionnaire qui vient demander des comptes ", s’était fait tancer par Clinton qui menace l’Europe comme le Japon de sanctions commerciales.

Les représentants américains refusent toute action concertée des grandes puissances sur les marchés monétaires, mais ils ont concédé la création d’un " forum de stabilité financière " proposé par le gouverneur de la Banque Centrale allemande, Tietmeyer, qui dit lui-même qu’il " ne changera pas la face du monde ", tandis que le ministre français de l’Economie, Strauss-Kahn, disait que " la montagne n’a pas accouché d’une souris ".

Ce forum, composé des ministres des Finances et gouverneurs des banques centrales des pays du G7, et de représentants du FMI et de la Banque mondiale se réunira deux fois par mois pour " faire le point sur les vulnérabilités du système financier international, et pour identifier les moyens de les surmonter ". Autant dire qu’il ne fera qu’entériner les fluctuations, voire les crises, que provoque la liberté d’action complète laissée aux financiers dont tous ces " maîtres du monde " ne sont que les larbins.

 

" ...L’impôt saigne le malheureux... "  L’Internationale

Au moment où le gouvernement orchestre sa campagne contre les " privilèges " des fonctionnaires et des cheminots, la déclaration de l’impôt sur les revenus de 1998 est envoyée aux contribuables, et la presse elle-même n’a pu que rappeler que ce sont les plus riches qui payent le moins d’impôts.

D’abord parce que l’essentiel des impôts que nous payons est constitué par les impôts indirects qui fournissent 62,8 % des recettes fiscales, dont 44 % pour la TVA et 10 % pour la TIPP (taxe sur les carburants). Ces impôts indirects qui taxent la consommation pèsent évidemment beaucoup plus lourd pour les plus pauvres. Le SNUI, un syndicat des employés des impôts, avait ainsi calculé en 1995 qu’un salarié payé au SMIC consacrait 8 % de son revenu à la TVA, alors qu’un consommateur disposant de 100 000 F par mois n’y consacrait que 4,8 %.

Le deuxième impôt qui rapporte le plus à l’Etat est la CSG, 334 milliards de francs en 98, plus que l’impôt sur le revenu (292 milliards de francs en 97). La CSG est proportionnelle au revenu, mais avec le même pourcentage pour tout le monde.

L’impôt sur le revenu est le seul impôt qui soit progressif et qui taxe théoriquement davantage les plus riches, mais il ne représente qu’environ 20 % des recettes fiscales, et provient à 80 % des salaires et des retraites. Les riches ont toutes sortes de moyens légaux d’y échapper, grâce aux allégements fiscaux qui se sont multipliés ces dernières années. A l’avoir fiscal qui existe depuis plus de 30 ans se sont ajoutés les dégrèvements sur les emplois à domicile, ceux au titre de la loi Pons, sur les assurances-vie, etc., grâce auxquels 68 % de l’épargne liquide sont exonérés. C’est en partie ce qui explique que la proportion entre les ménages imposés et non imposés est passée de 61/39 en 1985 à 50/50 depuis 92. Ainsi, le nombre de ceux qui ne sont pas imposés, avec un revenu compris entre 150 000 et 200 000 F est passé de 323 en 85 à 34 186 en 93 ; ceux qui déclarent un revenu supérieur à 200 000 F mais ne paient pas d’impôts étaient 167 en 85, et 11 496 en 93, et il y avait à cette date 10 foyers fiscaux dont les revenus étaient supérieurs à 1 000 000 F qui n’étaient pas imposables.

Quant à l’ISF, l’impôt sur les grandes fortunes, c’est une bagatelle, il ne rapporte que 0,5 % des recettes fiscales alors que 10 % des ménages les plus riches détiennent plus de la moitié de la richesse totale de ce pays. Les 174 000 redevables de l’ISF payent au titre de cet impôt 0,5 % de leur patrimoine net, quand celui-ci est compris entre 4,7 et 7,64 millions de francs, et 1,5 % au-delà de 45,58 millions. 80 % d’entre eux payent moins de 50 000 F d’ISF, et le " Canard Enchaîné " avait révélé comment, en 1997, Pinault, une des plus grosses fortunes de France, propriétaire entre autres du Printemps, de la Redoute et de la FNAC, n’avait pas payé un centime au titre de l’ISF.

 

Allègre, un mammouth qui se dégonfle, ou un fusible qui grésille ?

Allègre s’est essayé dimanche soir sur TF1 à un nouveau rôle, celui du ministre ami des enseignants, défenseur de l’école de la République et de l’égalité des chances. Dûment chapitré par ses conseillers en communication et ses petits camarades du Parti socialiste, il a essayé de se faire modeste et conciliant. C’était pour lui un rôle de composition, et le moins qu’on puisse dire est qu’il doit encore beaucoup le travailler pour y être convaincant.

Questionné par des enseignants sélectionnés, ses réponses exprimaient le mépris habituel. La disparition de la philo ? " N’importe quoi ". Des enseignants contestant le texte de la réforme : " ils ne l’ont pas lu ". Baisse des moyens ? " Au contraire il y aura autant de profs pour moins d’élèves donc une augmentation ". En réalité il y a suppression de 9 000 postes et diminution programmée des postes offerts aux concours. Aucune réponse donc sur le fond et un discours appris : il estime beaucoup les enseignants et ne veut rien faire sans eux. Il se souvient du nom de ses instituteurs, et quand il ne sera plus ministre, il redeviendra lui-même un enseignant (perspective commentée avec effarement le lendemain dans les établissements scolaires…).

Allègre a tenu par contre à préciser qu’il " n’est pas le père Noël ". C’est Strauss-Kahn et tout le gouvernement qui décident (" c’est injuste " de ne s’en prendre qu’à lui).

Concernant la diminution de la rémunération des heures supplémentaires, il s’est peut-être trompé mais c’est de la faute des syndicats qui lui avaient dit qu’on pouvait financer des emplois (précaires) en prenant sur la rémunération des enseignants.

Le tout à l’avenant, pendant une heure, bien servi par un Michel Field aux petits soins, même pour faire taire les gêneurs présents dans le studio qui voulaient réagir aux énormités débitées par Allègre.

Allègre était en service commandé. Le gouvernement voit de semaine en semaine le mécontentement grandir parmi les enseignants. Sa politique heurte de front une catégorie sociale qui, dans sa majorité, a toujours constitué la plus fidèle base électorale du Parti socialiste. Et le ministre chargé d’appliquer cette politique s’y est tellement bien pris qu’il l’a rendue encore plus inadmissible en y ajoutant sa touche personnelle, une morgue réactionnaire qui a fait la quasi unanimité contre lui dans les personnels de l’Education nationale. Bien sûr, cette même morgue lui a valu les compliments de la droite et de ses journalistes. Mais au bout du compte, cela risque de coûter un peu trop cher à l’ensemble du gouvernement. C’est ce que se sont chargés de lui dire un certain nombre de députés et responsables socialistes, choqués non pas de la politique d’Allègre, c’est la leur, mais de son incapacité à la faire passer auprès de leurs électeurs. Même le PCF, pourtant spécialisé dans la défense et l’illustration des ministres, a pris ses distances.

Alors, dans un premier temps, Allègre a été prié d’en rabattre un peu et de présenter un dos rond. Si cela ne suffit pas, si les personnels de l’Education nationale continuent à se mobiliser de plus en plus massivement, on le priera peut-être de partir. C’est le destin des ministres, même de ceux qui sont réputés " proches " du premier d’entre eux, même de ceux qui se sont taillés une image de " gros calibre ". Face au vent de la contestation, un gouvernement doit savoir lâcher du lest, et Jospin peut un jour estimer qu’en larguant Allègre il se soulagera d’un grand poids.

C’est bien pourquoi la lutte contre la politique du gouvernement ne doit surtout pas se résumer à une lutte pour la démission d’Allègre. Le départ d’Allègre, poussé dehors par des centaines de milliers d’enseignants, de parents et de personnels de l’Education nationale serait un succès et une satisfaction. Mais ce départ ne changerait en soi rien au problème. Un autre ministre du même gouvernement pourrait mener, et plus habilement, la même politique. Bien plus qu’Allègre lui-même, c’est la restriction des moyens, la dégradation des conditions d’enseignement, la précarisation dans l’Education nationale, les espaces ouverts aux intérêts privés dans l’école publique qu’il faut combattre. Le mouvement qui prend de l’ampleur et doit se traduire par une grève dans tout le pays le 15 mars et une manifestation nationale à Paris le 20 mars a les moyens d’y parvenir.