Après le 20 mars : cest à la base que le mouvement des enseignants rebondira
La manifestation du samedi 20 mars a été un succès. Quarante mille enseignants dans la rue contre un ministre de gauche, et une " réforme" dans lEducation dun gouvernement de gauche, cest un fait politique jamais vu. Dautant quune seule fédération syndicale importante, le SNES, appelait les seuls enseignants du second degré à manifester. Ramené au nombre denseignants du secondaire, cela fait un prof sur neuf qui était dans la rue samedi à Paris. Les manifestants, par leurs slogans, leurs pancartes ou leurs chants étaient, contrairement aux appels syndicaux, clairs et nets : rejet catégorique dAllègre et de sa politique. Ce succès est le reflet dune véritable cassure qui sest opérée entre la majorité des enseignants et la gauche plurielle. Cette cassure va bien au-delà dAllègre lui-même et elle ne se refermera pas de sitôt.
Allègre, qui a reçu de nouveaux soutiens, Chevènement et Pasqua sy sont mis dimanche dernier, affirme quil reste en place et que sa réforme passera " sans hâte et sans stresser personne ". Juppé aussi, en 95, avait affirmé quil restait " droit dans ses bottes ", avant de devoir lâcher une bonne partie de son plan dabord et sa place ensuite.
Cela dit, il est incontestable que la mobilisation est encore loin davoir atteint le niveau suffisant pour faire reculer significativement Allègre et le gouvernement. Le ministre a bien annoncé quil ne " toucherait plus à la rémunération des heures supplémentaires " et quil verrait même à compenser la perte de pouvoir dachat pour les enseignants. Mais ce sont là des miettes, plus destinées aux syndicats qui voudraient avoir un peu de grain à moudre, quaux enseignants dont Allègre sait pertinemment que cela ne satisfera personne parmi eux.
Allègre compte bien que les syndicats, y compris le SNES, vont maintenant revenir à la table ronde et ne feront rien pour que le mouvement rebondisse. Il ne se trompe sans doute pas en ce qui concerne les intentions des syndicats. Les dirigeants de la FSU et du SNES ont décidé quil était urgent dattendre leurs congrès qui se tiennent cette semaine pour voir sil convient de donner une suite à ce mouvement. Cela fera toujours une semaine de gagnée, une semaine de moins avant les vacances scolaires. Mais tous les militants du SNES ne partagent pas ce point de vue, beaucoup ont envie que le mouvement ne sarrête pas là. Dans ces conditions, comme pratiquement toujours depuis le début du mouvement, tout va dépendre de ce qui se passera à la base, dans les écoles, les collèges et les lycées.
Beaucoup denseignants hésitent encore à se lancer dans un mouvement dont ils savent quil nécessite un affrontement prolongé avec le gouvernement et dont les objectifs, tels quils sont exprimés par les organisations syndicales, restent bien flous. Beaucoup partagent les sentiments et les idées des plus déterminés dentre eux qui tentent de sorganiser indépendamment des directions syndicales dans des collectifs et des coordinations. Mais, pour la majorité des enseignants, la lutte contre la réforme dAllègre na pas de direction et de perspective claires. Les collectifs nont pas encore gagné la représentativité suffisante pour donner à leurs appels une crédibilité nationale. Une " coordination nationale " sest réunie à Paris samedi 20 mars, au soir de la manifestation. Elle a rassemblé environ 200 enseignants de Paris et de province, venus ou représentants plus de 150 établissements. La tonalité était combative et la coordination a adopté le principe dune nouvelle journée nationale pour le 1er avril. Pour que cet appel rencontre un écho suffisant, il faut quil soit relayé par des milliers denseignants. Il faut aussi quil touche et entraîne les parents délèves et les lycéens dont le renfort massif pourrait relancer très rapidement le mouvement. Cest à quoi vont semployer tous ceux qui ne veulent pas que la réforme passe, et qui ne veulent pas laisser les syndicats enterrer dune manière ou dune autre le mouvement.
Comme pour toutes les autres attaques gouvernementales, la riposte des salariés de lenseignement se heurte à beaucoup de freins, mais la volonté de résistance ne seffacera pas et se traduira par une nouvelle mobilisation de tous les personnels de l'Education nationale.
Besançon : les étudiants en grève pour dire non aux projets dAllègre
Dans lenseignement supérieur aussi, la politique de Claude Allègre suscite un rejet massif. Après les Universités de Toulouse, Marseille, Orléans cest au tour de la Faculté des lettres et sciences humaines de Besançon de se mettre en grève, à linitiative des étudiants. Au chapitre des revendications étudiantes : davantage de moyens pour travailler dans des conditions décentes, la gratuité des études et leur accès à tous, la titularisation de tous les personnels précaires, la création dune Maison de lEtudiant autogérée et surtout labandon du plan U3M ou " Université du 3ème Millénaire ". Ce projet, remplaçant celui baptisé " Université 2000 ", sinspire largement du rapport Attali. Son but avoué est de faire entrer l" esprit dentreprise " à luniversité, cest-à-dire de mettre lenseignement supérieur sous la dépendance du patronat au moyen, notamment, dun financement de la recherche et de lenseignement par les grandes entreprises devant compenser un désengagement progressif de lEtat, et dun ajustement du contenu des programmes denseignement et de recherche aux besoins des entreprises. Véritable machine de guerre libérale contre le monde de lenseignement et de la recherche, sa mise en uvre conduirait à une hausse probable des droits dinscription (comme cest le cas en Italie où une réforme semblable a déjà été appliquée), à une flexibilité géographique accrue pour les enseignants, à lasphyxie financière des disciplines peu intégrées à la logique marchande (sociologie, ethnologie, philosophie, lettres, etc.) avec à la clé, la suppression pure et simple de certaines filières jugées " non rentables " comme la sociologie de lart et, plus généralement, à une mainmise du patronat en ce qui concerne les orientations générales denseignement et de recherche.
La grève à la Faculté des Lettres, qui touchait, déjà depuis deux semaines, les sections de philosophie et de théâtre, sest étendue mardi 16 mars à toutes les sections à la suite dune consultation à bulletins secrets organisée par les étudiants (des urnes ont été déposées à différents endroits de la faculté). A une très large majorité (près des trois-quarts des 1700 votes exprimés), les étudiants se sont prononcés pour lextension et la poursuite du mouvement. Les appels au calme lancés par le doyen, la passivité des principaux syndicats étudiants (UNEF, UNEF-ID) et enseignants (SNE-Sup), inféodés à la gauche gouvernementale, nauront pas suffi à enrayer le mouvement qui, à l'heure où nous écrivons, continue.
" U3M, sois rentable et tais-toi " : les étudiants de la Fac du Havre disent non !
Pendant plusieurs semaines, des militants du syndicat étudiant lUNEF et des membres de la coordination des étudiants du Havre avaient fait de linformation par affichage, tracts et mise à disposition des dossiers sur les projets U3M et sur le rapport Attali, qui prévoient une soumission bien plus grande encore de luniversité aux lois du marché, aux entreprises, et donc une sélection accrue par la rentabilité des filières et par le fric.
Le lundi 15, avec les profs, 300 étudiants ont défilé dans les rues du Havre. Suite à la manif, loccupation dun amphi était décidée pour pouvoir ainsi se réunir et développer linformation. Ce qui fut fait mardi 16 et mercredi 17, lAG de mercredi 17 décidant la grève. Grève active : les débrayages damphis se sont succédés, de même que les AG, au rythme de 2 par jour. Jeudi 18, cétait un sit-in et une manif dans les rues du Havre. Vendredi, les étudiants avaient décidé de sinviter à la cérémonie prévue pour la réouverture du musée des Beaux-arts. Un dispositif impressionnant de CRS bloquait les accès, par crainte des travailleurs des ACH. Une délégation a été reçue qui, derrière le no mans land créé par les CRS et parmi les petits fours et les huiles locales, a eu limpression de se retrouver dans un autre monde. Tout cela pour sentendre asséner par Le Vern, président de la Région, des propos lénifiants dignes de la meilleure langue de bois. Bilan de la rencontre : " on sest f de nous ". On ne peut être plus clair.
Cétait une motivation supplémentaire en tous cas pour monter à la manif parisienne de samedi 20. A 70, la délégation des étudiants du Havre sest fait voir et entendre avec ses slogans : " régionalisation, pôles dexcellence, hausse des frais dinscription, privatisation : on nen veut pas ", le très populaire " virons les bouffons ", les tubes remis au goût du jour, du style : " Attali, si tu savais, ta réforme, où on sla met ", et dans le style retour aux années 68 : " enseignants, lycéens, étudiants, même ministre, même combat ". Dans la même veine, lamphi occupé affiche la couleur sur ses murs : " amphi 5 occupé, au moins un que le MEDEF naura pas " (slogan emprunté aux étudiants de Rouen), et sur les panneaux dexpression libre, on peut lire : " bande de petits sauvageons, je vais vous briser ", signé dun certain Jean-Pierre C. Lundi, lamphi libéré pendant le week-end étant fermé, un groupe détudiants sest invité à la présidence de luniversité, présence amicale qui a eu comme résultat de faire rouvrir par miracle les portes de lamphi. Cétait le 22 mars, et certains nont pas manqué de faire allusion à ce qui sétait passé 31 ans plus tôt, le 22 mars 1968, à la Fac de Nanterre. Mais ce nest pas dans le rétroviseur que regardent les étudiants du Havre : ils réfléchissent aux perspectives de leur mouvement qui ne peut aboutir que dans un cadre national. Mardi 23, un débat sur les plans U3M et sur le rapport Attali a permis de vérifier que les forces étaient encore là, car 500 étudiants remplissaient lamphi. La grève a été revotée par filières.
Les étudiants du Havre ont pris contact avec les autres universités en mouvement, Aix-Marseille, Besançon, Béziers, mais aussi avec dautres facs, en particulier celle de Rouen, pour décider ensemble dune montée nationale à Paris contre la politique libérale du gouvernement à luniversité. Un mouvement, qui quel que soit son avenir, laissera des traces.
IUFM dAngoulême : les étudiants en colère contre la politique gouvernementale
Après lannonce, dans le journal local, de la suppression de quinze postes dinstituteurs dans le département de la Charente, pour la rentrée prochaine, nous nous sommes réunis, en tant quétudiants en première année de lInstitut Universitaire de Formation des Maîtres (IUFM), pour décider de la manière dont nous pourrions réagir ensemble. Pour nous tous, cela est apparu comme le mauvais coup de trop contre notre avenir.
Après une première AG, nous avons pris la décision de manifester en essayant dêtre reçus par lInspecteur dacadémie. Notre mouvement a rassemblé 80 % des étudiants, et nous sommes partis à 60 en manifestation dans les rues dAngoulême vers lInspection dacadémie. Mais le dit inspecteur ne daigna pas nous recevoir... Il délégua, pour ce faire, un de ses sous-fifres qui nous écouta passivement.
Sachant que la ministre Ségolène Royal devait venir dans la région quelques jours plus tard, il fut décidé démocratiquement daller lui porter nos revendications : un nombre de postes au moins égal au prochain concours académique, pas de suppressions de postes en Charente. Nous sommes donc partis en délégation à Confolens en constituant deux groupes, lun sest chargé de signifier nos revendications à lattaché parlementaire, lautre a entrevu la ministre en personne... pendant cinq minutes, partagées avec les syndicats de professeurs ! Pendant cette rencontre, nous avons réussi à lui remettre malgré tout une lettre avec nos revendications. Tout le monde a pu sapercevoir du mépris ministériel pour nos problèmes.
Enfin, jeudi 18 mars, jour de la réunion de la commission paritaire qui devait décider des chiffres de fermeture de classes, au niveau départemental, nous avons fait une nouvelle manifestation dans les locaux de lIUFM, qui a rassemblé tous les étudiants de première année qui nétaient pas en stage. Linspecteur dacadémie a pu constater notre détermination à défendre notre avenir.
La dernière commission aura lieu en fin de mois. Nous ne savons pas la décision quelle prendra, mais la lutte que nous avons menée nous a permis de nous rassembler et de nous sentir solidaires.