Cela fait deux ans [...] que les militants à l'origine de notre tendance ont été exclus de Lutte Ouvrière.
Nous publions des extraits de l'intervention de notre camarade Gallia Trépère à l'occasion du meeting de Bordeaux le 19 mars.
Cette exclusion est un des éléments d'une crise plus générale de l'extrême-gauche, confrontée à une situation nouvelle, marquée par le début d'une remontée ouvrière. C'est en toute logique qu'elle a éclaté dans Lutte ouvrière, qui a été la première à enregistrer cette radicalisation d'une fraction du monde du travail, lors des présidentielles de 95, où Arlette Laguiller a obtenu 5,3 % des voix.
C'est pour avoir posé le problème des responsabilités créées par cette situation, que nous avons été exclus. Même si cela n'a pas pu apparaître aussi clairement au sein de notre ancienne organisation. Comme dans toute crise, les vrais problèmes ont été brouillés et masqués par les faux. [...]. Bien significatif cependant, le fait que le peu de discussion que nous avons réussi à imposer a porté sur l'appréciation de la situation qui s'est faite jour pendant et après la campagne des présidentielles de 95. [...]
Lappel dArlette Laguiller à construire un parti en 95 : dans la logique dune campagne des Présidentielles qui sinscrivait dans le tournant politique marqué par le début dune remontée ouvrière
Tout le monde avait pu constater la sympathie d'un nombre inhabituel de travailleurs et de jeunes pour les idées défendues par Arlette Laguiller. [...]
Cette sympathie était d'abord due à des transformations qui s'étaient opérées dans les consciences [...] : après 15 ans de crise, la dégradation des conditions d'existence, est apparue de façon plus claire à une fraction de la classe ouvrière, comme le résultat d'une guerre menée par la bourgeoisie. La hausse des profits proportionnelle au nombre des licenciements, les scandales révélant la corruption des politiciens et leurs liens avec le grand patronat [...], le discrédit des partis de gauche après leurs années de gouvernement, ont éclairé la conscience de centaines de milliers de travailleurs aussi bien sur la nature du système capitaliste que sur les larbins politiques, de droite ou de gauche, qui le gèrent. [...].
Mais cette sympathie tenait aussi à la façon dont Lutte Ouvrière avait mené sa campagne, en prise avec la réalité, mettant en avant un plan de mesures s'attaquant aux profits du Capital, autour duquel Arlette Laguiller appelait à rassembler les énergies pour " préparer le troisième tour social ", et également, en particulier dans les meetings [...], un bilan de la période, après l'effondrement de l'URSS et du stalinisme, et une perspective pour redonner vie au mouvement ouvrier révolutionnaire.
L'appel à construire un parti des travailleurs qu'Arlette Laguiller a lancé, à la télévision, au soir du premier tour, était dans la logique de cette campagne et de ses scores.
| " Mais nous, les militants et sympathisants de LO, allons, dans
les semaines qui viennent, nous efforcer de rencontrer le maximum possible
de ceux qui ont voté pour ma candidature et de ceux qui ont cru qu'il
valait mieux faire un vote qu'ils croyaient " utile ", afin de
discuter avec eux. Discuter avec tous ceux d'entre eux qui l'accepteront,
pour envisager les conditions de la création d'un bien plus grand
parti que le nôtre, se plaçant résolument et uniquement
sur le terrain de la défense politique des exploités. Un tel parti sera le seul moyen de remporter le troisième tour social qui ne manquera pas d'avoir lieu, car, maintenant, les luttes doivent sortir des urnes, et ne pas s'y enfermer. " Extrait de la déclaration télévisée dArlette Laguiller au soir du premier tour des Présidentielles de 95 |
Fausses raisons dune exclusion, vraies raisons dune rupture
C'est pour avoir pris au sérieux cet appel [...], que nous avons été exclus, la direction de LO faisant ainsi le choix de se dérober à ses responsabilités. Mais il y avait eu auparavant un an d'ambiguïté où, tout en disant que cet appel n'était qu'un simple geste propagandiste, elle mettait sur pied des interventions de l'organisation, qui n'avaient de sens que par rapport à lui (caravanes, supplément de 4 pages, nombreux meetings d'Arlette Laguiller). A la fin de l'été 96 , la direction de LO a fait le choix de remettre définitivement l'appel d'Arlette Laguiller dans sa poche, mais sans jamais afficher clairement cette intention, ni en discuter. Ce qui explique qu'elle ait pu, ensuite, accuser un camarade qui avait exprimé des doutes et des interrogations, ainsi qu'un désaccord sur des pratiques caporalistes, qui prenaient le pas sur les rapports de camaraderie, d'indiscipline. Pour mener sur ce thème une campagne mensongère destinée à étouffer toute discussion, et à intimider l'ensemble des camarades de LO.
Le 23 mars 97, quasiment tous les camarades de deux sections de Bordeaux et de Rouen, et des camarades isolés, dans d'autres villes, 10 % de l'organisation, 70 militants, étaient exclus.
Voix des Travailleurs, une tendance de lextrême-gauche, et du parti à construire
Dès les premières semaines après notre exclusion, nous avons pu vérifier, en nous en expliquant largement [...], que la politique que nous avions défendue au sein de LO, était comprise par le milieu des sympathisants qui militent avec nous depuis plusieurs années, et de façon plus large, par de nombreux travailleurs.
La plupart avaient ressenti comme nous que l'objectif défini par l'appel d'Arlette Laguiller en 95 était la réponse appropriée aux besoins et aux possibilités créés par la situation.
C'est cette vérification auprès des travailleurs que nous côtoyons, qui nous a permis de tenir d'abord, et de nous développer.
Mais nous n'avons jamais eu, et nous n'avons toujours pas, l'intention de créer une nouvelle organisation. Nous nous considérons comme une des tendances de l'extrême-gauche, et du futur parti que nous avons à construire.
C'est en tissant entre nous, militants du monde du travail, et de l'extrême-gauche en particulier, des liens fraternels, démocratiques et transparents que nous pourrons créer des rapports de même nature avec les travailleurs et les jeunes qui regardent vers l'extrême-gauche, pour construire avec eux une nouvelle force politique.
C'est pourquoi, dès notre exclusion, nous avons pris des contacts avec tous les groupes d'extrême-gauche qui le souhaitaient [...], et nous leur avons proposé chaque fois que c'était possible, d'agir en commun.
| Extraits de léditorial du premier numéro du journal
Voix des Travailleurs, 17 avril 97 "[...] loin de rompre, nous agissons dans le sens de l'unité en nous donnant les moyens de continuer notre lutte pour donner à l'appel d'Arlette LAGUILLER un contenu vivant et concret. Ce que nous faisions dans notre organisation, nous continuerons à le faire contraints et forcés à l'extérieur [...] la naissance de " Voix des travailleurs " s'inscrit dans un tournant social et politique riche de possibilités nouvelles pour la classe ouvrière et pour tous ceux qui veulent se battre dans son camp, cela bien évidemment au-delà de ce que nous sommes.[...] De fait une nouvelle période s'ouvre,[...], une nouvelle période qui exige de nouvelles initiatives, qui exige que l'ensemble de l'extrême-gauche, si elle veut jouer un rôle actif dans les événements et les luttes à venir, s'en donne les moyens. La situation nouvelle devant laquelle se trouve toute la classe ouvrière ne peut manquer de provoquer une large discussion qui entraîne pour l'ensemble de ceux qui se posent le problème de l'avenir de la société et du mouvement ouvrier dont il dépend, bien des remises en cause. Personne ne pourra rester à l'écart. C'est toute l'extrême-gauche qui doit faire son bilan, tirer les leçons du passé pour se donner les moyens de jouer un rôle demain, se préparer à la remontée des luttes ouvrières. " |
Pour que lextrême-gauche crée, par lunification de ses forces, un cadre commun démocratique ouvert aux travailleurs et aux jeunes qui regardent vers elle
Les divergences que nous pouvons avoir entre nous, comme avec LO, ne nous semblent pas une raison suffisante, alors que nous nous réclamons du même programme marxiste, pour exister de façon indépendante, ou pire, nous ignorer. La situation exige au contraire que nous mettions en avant ce qui nous rapproche, pour pouvoir confronter, en toute camaraderie, nos désaccords, dont beaucoup seront surmontés, ou réduits à leur juste proportion, si nous travaillons ensemble, dans un cadre commun démocratique à la construction de ce parti, si nous en faisons juges les travailleurs et les jeunes qui regardent vers l'extrême-gauche.
C'est encore plus vrai depuis le retour des partis de gauche au pouvoir.
La délimitation sur la base de laquelle peut se forger une nouvelle force politique, est désormais très simple : c'est l'indépendance complète par rapport à la gauche gouvernementale, et ce n'est bien sûr pas un hasard si l'extrême-gauche est la seule force politique sur cette position. C'est que, à la base de nos idées, il y a la critique radicale du capitalisme, de la sujétion de l'Etat aux intérêts de la bourgeoisie, quels que soient les partis au gouvernement, ainsi que la conviction quil ny a [...] pas d'autre possibilité d'échapper à une catastrophe sociale que la prise en main par les travailleurs de l'économie. Ces idées se trouvent pleinement confirmée par l'évolution récente de la crise du capitalisme et de la situation politique, ce qui explique qu'un nombre de plus en plus important de travailleurs se tournent vers l'extrême-gauche, dans le même temps que les appareils de tous les partis politiques, évoluent vers la droite.
C'est pour introduire largement cette discussion [...] que nous avons rédigé un projet de programme pour un futur parti du monde du travail, dans lequel nous avons exposé notre façon de voir les choses.
La discussion autour de ce projet, et le fait que nous ayons, par suite, fusionné avec les camarades de la LST a été une vérification supplémentaire que des militants ayant des origines et une histoire différentes, peuvent travailler ensemble.
Oui, il est nécessaire de construire une nouvelle force politique représentant le monde du travail, et c'est possible, à condition que nous tous, militants d'extrême-gauche, travailleurs et jeunes, qui refusons le recul de la société, nous nous attelions ensemble à cette tâche. Dès maintenant, il faudrait que tous ceux qui souhaitent participer à cette construction, chacun selon ses possibilités et ses moyens, puisse être membre de ce parti " à partir du moment où, comme nous le disons dans nos projets de statuts, il reconnaît son programme et ses perspectives, les défend et les soutient, tant matériellement qu'en diffusant sa presse et en participant régulièrement à l'un de ses organismes ".
Redonner vie aux idées marxistes, construire le parti de lémancipation des travailleurs par eux-mêmes
Cette discussion, dans le cadre de laquelle nous sommes en discussion avec la LCR, en vue d'une possible intégration-fusion de notre tendance, va continuer à se mener et s'amplifier dans les semaines qui viennent, dans et au-delà de l'extrême-gauche, à proportion de la politisation croissante. La situation nouvelle qui se fait jour a ainsi obligé LO et la LCR à présenter une liste commune aux élections européennes. Nous nous félicitons que chacune de ces deux organisations ait été contrainte de faire, d'une certaine manière, l'inverse du cours politique dans lequel elle était engagée : LO de rompre avec le cours sectaire de ces dernières années, et la LCR, avec la tendance qu'elle a eue à rechercher des alliances sur sa droite. C'est tant mieux, mais cette nouvelle orientation signifie une critique du passé pour que l'extrême-gauche soit en mesure de faire face à ses responsabilités.
Pendant la longue période historique, pendant laquelle le recul du mouvement ouvrier, a engendré le stalinisme et assuré la survie de la social-démocratie, l'un et l'autre confortés par une nouvelle phase d'expansion du capitalisme après la guerre, l'extrême-gauche, quoique marginalisée, a réussi à transmettre les idées marxistes à plusieurs générations successives. Mais cet isolement a engendré bien des déformations " gauchistes ", une tendance soit à ériger en vérités absolues des raisonnements et des méthodes, qui ne pouvaient trouver de vérification dans une action politique au sein de la classe ouvrière, attitude qui conduit au moralisme et au sectarisme, soit, pour tenter de rompre l'isolement et trouver l'oreille des militants des partis de gauche et syndicats, à s'adapter à leurs idées, et renoncer à défendre une politique indépendante pour la classe ouvrière, attitude qui a conduit nos camarades de la LCR à chercher des alliances sur leur droite.
Notre tendance, parce qu'elle a rompu avec tout ce qui pouvait empêcher que LO joue pleinement ce rôle, est en mesure d'aider, en même temps que nous le faisons nous-mêmes, les militants de toutes les organisations d'extrême-gauche à dépasser les limites du passé.
Chaque tendance représente un capital, une expérience militante indispensable. La liste LCR-LO crée une dynamique d'unité, elle suscite déjà des sympathies, demain des enthousiasmes, parce que les idées qu'elle représente, les idées du socialisme et du communisme révolutionnaires, ont gardé toute leur jeunesse, leur force.
L'unité que nous allons construire [...], la démocratie riche et vivante qui la cimentera, contribuera à dégager ces idées des caricatures monstrueuses qu'en ont données le stalinisme et le réformisme, pour que naisse un nouveau parti, dont le combat s'identifiera avec le combat pour la liberté, le parti de l'émancipation des travailleurs par eux-mêmes.