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Guerre ouverte entre la BNP et Société Générale - Paribas - la rivalité des PDG, expression de leur incertitude face à l’avenir mouvementé du capitalisme

Mardi 6, les conseils d’administration de la Société Générale et de Paribas se sont prononcés contre la fusion à trois avec la BNP. Le seul qui était pour, c’était Bébéar, PDG de la compagnie d’assurances AXA, qui est présent aux conseils d’administration des trois banques. Les autres administrateurs, représentant les propriétaires de 12 à 20 % des actions, ont préféré la fusion à deux, Société Générale et Paribas.

Le 1er février, la Société Générale et Paribas proposaient à leurs actionnaires d’échanger leurs actions pour un montant d’environ 130 milliards de francs afin de fusionner et de créer SG-Paribas. Le 11 mars, la BNP annonçait son intention d’échanger ses actions contre celles de la Société Générale et de Paribas, pour 265 milliards de francs, afin de regrouper les trois banques dans un seul nouveau groupe, SBP, qui serait potentiellement la première banque au monde par le capital qu’elle gérerait : 6 500 milliards de francs, plus de quatre fois le budget de l’Etat. Mais les PDG de SG et Paribas se sont déclarés hostiles à cette fusion à trois.

Pour eux, l’OPE – offre publique d’échange– de la BNP ne peut aboutir qu’à la dévalorisation des titres. La BNP n’a pas les moyens de racheter ses concurrentes, elle propose donc aux actionnaires de SG et de Paribas de donner leurs actions contre des actions BNP (la BNP a émis pour l’opération 220 millions de titres supplémentaires, autant que ce qui circule déjà). Pour réussir leur coup, les dirigeants de la BNP espèrent convaincre les actionnaires que les actions BNP deviendront des titres de propriété sur le nouveau groupe SBP. Mais il faut donc que suffisamment d’actions soient apportées à la BNP pour qu’elle puisse prendre le contrôle de SG et Paribas. Tout repose donc sur la " confiance " et la " communication ", c’est-à-dire le bluff et les coups de poker. Un financier se plaignait d’ailleurs que " le cash reste manifestement le grand absent du débat ".

Alors, depuis trois semaines, les trois PDG rivalisent de communiqués, de conférences, de pleines pages de pub dans la presse pour " convaincre le marché ", les actionnaires, d’échanger leurs actions, ou de les conserver. Pébereau de la BNP contre Bouton et Levy-Lang de SG-Paribas, cela a tout d’un classique combat des chefs.

Le siège de PDG est en jeu, bien sûr. Mais ces techniciens de la gestion, serviteurs zélés des actionnaires, voire actionnaires eux-mêmes, rivalisent aussi pour convaincre leurs maîtres qu’ils seront les plus performants. Chacun prétend avoir la solution pour dégager le maximum de bénéfices, les arguments s’opposent, mais le but est le même, et la méthode sera la même aussi : faire le maximum d’économies pour accroître les profits, en supprimant le plus d’emplois possible. Tout en prétendant le contraire. Pébereau a d’abord promis qu’il n’y aurait pas de " bain de sang social ". Ses mots révèlent ses intentions, d’ailleurs il annonce vouloir réaliser dans SBP plus de 8 milliards d’économies en trois ans. Aujourd’hui, les trois PDG sont obligés, toujours pour " convaincre le marché ", de révéler plus précisément leur politique : SG-Paribas supprimerait 5 000 emplois sur 78 000, SBP 8 500 sur 134 500, par le jeu des départs en retraite prétendent-ils.

Alors, si le combat des PDG est si acharné, avec derrière eux la concurrence entre les assurances AXA et AGF actionnaires de ces banques, c’est qu’aucun des trois n’est sûr de rien. Le secteur bancaire en Europe est en pleine restructuration. Pour faire face à la concurrence à l’échelle mondiale, des fusions ont eu lieu récemment en Suisse, Allemagne, Espagne, Italie. Leur problème à tous, c’est qu’ils ne savent rien de l’avenir. Comment va évoluer le marché ? Combien de temps avant le prochain krach ? Comment préparer des banques à l’échelle européenne pour s’opposer aux groupes américains et japonais ? Les différences de stratégies des PDG des trois banques ne sont que l’expression de leur incertitude devant la fragilité de toute l’économie mondiale, des tribulations, sursauts, plongeons et envolées du capitalisme aujourd’hui que personne ne contrôle et dont personne ne connaît précisément l’avenir.

Les actionnaires exigent toujours plus. Et ils observent avidement lequel sera le plus performant à leur service. Comme Seillière, actionnaire siégeant aux deux conseils d’administration de SG et de Paribas, qui déclarait, alléché : " je ne sais pas du tout ce que nous réserveront les suites de cette affaire. Les billes roulent, et quand elles roulent dans ce monde de la finance, je préfère vous dire que ça peut faire de sacrés carambolages ".

Les actionnaires, eux, tablent sur la poursuite des hostilités entre SG-Paribas et la BNP, espérant que la concurrence pour la fusion va faire grimper les offres. Déjà, depuis l’annonce de l’OPE de la BNP, le cours BNP a grimpé de 7,2 %, celui de Paribas de 21 % et celui de la Société Générale de 22,6 %… Celui qui est sûr d’être gagnant à tous les coups, c’est Bébéar : AXA possède 6 % des titres de la BNP et 7 % de Paribas, ce qui lui permettra de toucher une belle part des profits records pour 1998 que viennent d’annoncer les trois banques : 6,6 milliards de francs pour Paribas, 7 milliards pour SG et 7,3 milliards pour la BNP.

 

Argentine : la grande panne, enfant naturel des privatisations

Note : nous publions des extraits d’un article de " Solidaridad Socialista ", orga-ne du MAS (n° 573 du 9/03/99) à propos d’un événement significatif des conséquences des privatisations systématiques qui ont été effectuées en Argentine depuis une dizaine d’années.
L’entreprise Edesur (compa-gnie privatisée d’Electricité) a coupé le courant, en plein été austral, pendant plus de huit jours dans toute une partie de l’agglomération de Buenos-Aires, la capitale du pays. Cela a provoqué une grande indignation. Les gens ont manifesté, barré les routes, brûlé des pneus aux carrefours en demandant qu’on résilie la concession de l’entreprise privée et en exigeant d’être indemnisés.
Voici les leçons qu’en tirent les camarades du MAS dans leur presse.

" Au milieu du mois de février [qui correspond dans l’hémisphère sud à un mois de grandes chaleurs], une grande partie des quartiers de la capitale a subi la plus grande panne d’électricité de l’histoire. Pendant plus d’une semaine, près de 150 000 habitants se sont retrouvés sans électricité, ce qui, étant donné la chaleur de l’été, s’est transformé en une véritable plaie, non pas biblique mais capitaliste, bien réelle celle-là et qui fait beaucoup plus mal.

Ceux d’entre nous qui n’en n’ont pas souffert, ont pu voir sur les écrans de télévision, comme une photo en négatif, la vie dans l’obscurité et les pénuries que des milliers de familles ont vécues. Sans eau, sans lumière et sans ascenseur, les immeubles et les maisons des quartiers touchés se sont convertis en cavernes inhabitables.

Pendant ce temps, l’entreprise Edesur renouvelait ses promesses de réactivation du service, l’ENRE [organisme étatique chargé de réguler la distribution d’électricité dans le pays] mentait pour défendre l’entreprise privée et Menem [le président de la république] pêchait la truite dans le Sud. Les habitants continuaient à transporter l’eau dans les seaux, comme ils le pouvaient. Ce n’est que le jeudi 18 février que le gouvernement a parlé de prendre des mesures contre l’entreprise, quand les gens ont commencé à manifester leur colère en barrant les routes et en manifestant avec les casseroles.

La grande panne a mis sur le tapis deux questions fonda-mentales. D’un côté, l’entre-lacement et les profits de tous les groupes économiques qui gre-nouillent derrière les priva-tisations dans le secteur éner-gétique, et d’autre part, l’exis-tence même de la privatisation et ses conséquences. Depuis 1991, les services électriques sont privatisés et la distribution d’électricité pour la capitale et le grand Buenos-Aires est aux mains de deux entreprises qui se sont réparties les zones sur les-quelles elles opèrent : EDENOR et EDESUR. Les contrats de concession sont de 95 ans. On a procédé de la même façon dans plusieurs provinces.

Depuis sa formation, EDESUR a été constituée avec des capitaux chiliens, espagnols, Perez Companc et PSI Energy, des Etats-Unis (…). Ces groupes, comme tous les capitalistes, agissent avec un seul objectif : le profit. Et pour cela, ils ne négligent aucun effort pour réduire les coûts en se servant, bien sûr, de la déréglementation du travail. En septembre 92, au moment de la mise en route de la privatisation, EDESUR employait 7 541 travailleurs. Quatre ans plus tard, les travailleurs de l’entreprise n’étaient plus que 3 515 et en décembre 98, ce chiffre est tombé à 2 999. De l’autre côté, la surexploitation des travailleurs a augmenté de façon inversement proportionnelle.(…) La réduction des effectifs n’a pas seulement signifié une baisse quantitative mais aussi une grande détérioration dans la qualité des services, puisqu’ont été licenciés un grand nombre de travailleurs qualifiés par de longues années d’ancienneté.(…)

Les bureaucrates du syndicat " Luz y Fuerza " méritent une mention particulière. Depuis le début du processus de privatisation, ils ont apporté tout leur appui au gouvernement et aux patrons, pour qu’ils puissent privatiser, sans remuer un doigt pour s’opposer aux licenciements, ni dénoncer l’esclavage de la productivité qui augmentait d’année en année. Par exemple, en 1998, " Luz y Fuerza " a accepté des accords collectifs qui ont augmenté la flexibilité dans l’entreprise.(…)

L’ENRE [l’organisme étatique de régulation] a montré son véritable visage, en " régulant "… pour l’entreprise privée, il ne peut en rien garantir ni le montant, ni le paiement des indemnisations aux victimes de la panne. Ce sont les habitants eux-mêmes, par des commissions représentatives, qui vont devoir s’en charger, en contrôlant jusqu’au bout qu’EDESUR paye jusqu’au dernier centime, en appelant les travailleurs de l’entreprise à s’unir pour défendre leurs postes de travail face à toute tentative de la direction de les rendre responsables de la grande panne.(…)

Ni EDESUR, ni EDENOR, ni aucune autre entreprise capitaliste ne peuvent nous offrir de bons services et de bonnes conditions de vie. Seule une entreprise d’un tout autre type, organisée sur la base du contrôle direct et démocratique de ses travailleurs et de ses usagers pourrait le faire. Et aucun gouvernement bourgeois, comme celui de Menem ou le futur gouvernement de l’Alliance [l’opposition de partis bourgeois –Parti Radical et FREPASO-, candidats à la succession de Menem] ne va promouvoir de telles entreprises. Seul un gouvernement ouvrier et populaire peut impulser un projet qui socialise toutes les branches de la production et des services, toute l’économie, en la mettant sous le contrôle du peuple travailleur et au service de ses intérêts en liquidant ce système exploiteur. "