les élections européennes et leurs conséquences
Les résultats des dernières élections européennes mettent les révolutionnaires devant de nouvelles responsabilités et de nouvelles questions. Elles confirment l'ampleur des changements en uvre, crise de la droite et du parlementarisme sous les effets de la cohabitation, la marge de manuvre est de plus en plus étroite pour les héritiers de la social-démocratie et de leur nouvelle mouture, les Verts, la désaffection de plus en plus grande des travailleurs pour le Parti communiste et l'émergence d'une extrême-gauche ouvrière et populaire.
Cette nouvelle situation place les militants révolutionnaires devant des choix nouveaux, et crée de fait une crise. Il y a crise parce que les choix, orientations et raisonnements passés ne correspondent plus à la situation nouvelle.
Cette crise touche au premier plan Lutte ouvrière, l'organisation d'extrême-gauche qui a été la plus à même d'exprimer l'évolution des consciences de la fraction la plus avancée des salariés, grâce à une politique de classe affirmant son indépendance vis-à-vis de la politique tant du PS que du PC.
Mais être capable d'exprimer sur le plan électoral les transformations politiques en cours au sein du monde du travail est une chose, les traduire sur le terrain de l'organisation en est une autre. Dans cette tâche, les militants de Lutte ouvrière, au même titre que l'ensemble des militants d'extrê-me-gauche, se heurtent à bien des difficultés. La capacité de cette organisation à permettre l'expression de cette radicalisation ne signifie pas automatiquement qu'elle soit capable de lui donner les moyens de devenir réellement une force politique organisée.
Paradoxalement, les méthodes grâce auxquelles Lutte ouvrière a été capable d'accomplir cette tâche importante et indispensable, se retournent aujourd'hui contre elle. Pour contrecarrer les risques d'une adaptation passive durant les années de recul, Lutte ouvrière a entretenu un esprit d'indépendance de classe en développant un volontarisme moraliste, qui s'est traduit par un élitisme organisationnel qui aujourd'hui la paralyse, détournant d'elle bien des travailleurs malgré la sympathie qu'ils ont pour Arlette Laguiller, désarmant ses propres militants imprégnés de morale et d'esprit élitistes au moment où s'offre la possibilité de faire de la politique au sein d'un fraction non négligeable de la classe ouvrière.
La Ligue communiste révolutionnaire, de son côté, si elle a su se ressaisir pour répondre à la situation nouvelle dans ces élections européennes, est aujourd'hui devant des choix importants et lourds de conséquences qui, inévitablement, exigent des ruptures avec les raisonnements passés qui ont affaibli l'organisation et la privent aujourd'hui d'avoir la possibilité d'impulser la naissance de la force politique qu'elle a aidé à s'exprimer avec Lutte ouvrière lors de ces élections.
Chacune des deux tendances est empêtrée dans ses raisonnements passés, avec pour conséquence l'impossibilité de faire ensemble le geste politique qui permettrait de se dégager du passé pour affirmer une perspective, un projet politique commun, susciter les initiatives, encourager les énergies à la base, appeler tous ceux qui regardent vers nous à prendre leur place dans le travail de construction d'un nouveau regroupement.
Les difficultés que rencontrent les militants de Lutte ouvrière comme ceux de la Ligue sont aussi les nôtres, elles sont celles de l'ensemble des militants d'extrême-gauche. Tous oscillent entre ce volontarisme moraliste et la recherche de raccourcis politiques, entre le travail de construction, d'organisation au sein du monde du travail, par en bas, et la recherche du raccourci politique, par en haut. Oscillations qui connaissent des pôles extrêmes dans le sectarisme ou dans l'opportunisme.
L'ensemble de ces problèmes est le résultat de la longue période historique de recul dont nous commençons à sortir. C'est bien là toute la difficulté, les aspects contradictoires de la période actuelle où les éléments exprimant le recul se conjuguent avec ceux qui expriment un renouveau. Il ne s'agit pas de juger de façon abstraite, mais de trouver dans cette évolution les points d'appui pour construire. Cela exige l'affirmation de la volonté politique de construire une organisation militante du monde du travail, enracinée dans les entreprises et les quartiers.
Pour réussir dans cette voie, il nous faut, les uns et les autres, faire le tri des expériences passées, des idées et des raisonnements pour dissocier celles qui s'inscrivent dans la perspective de l'émancipation des travailleurs par eux-mêmes, de celles qui expriment la routine, la passivité et en conséquence, l'adaptation à des préjugés petits-bourgeois.
Le qualificatif de petit-bourgeois a été tellement employé à tort et à travers qu'il est devenu un jugement moral, vidé de tout contenu politique et social. Pour nous, l'expression définit une attitude politique hésitante qui n'assume pas les conséquences de l'idée si souvent répétée que les travailleurs ne peuvent compter que sur eux-mêmes, que sur leurs propres forces, leur propre degré d'organisation et de conscience. Elle exprime le comportement qui consiste à sacrifier l'esprit de classe, l'indépendance de classe au souci de plaire ou de ne pas déplaire à l'opinion et au conformisme ambiants qui se manifestent dans le réformisme et les partis de gauche. Elle exprime les timidités à affirmer les droits des travailleurs, leurs revendications, leur droit à la lutte en toute indépendance du conformisme et de la morale bourgeoise par besoin de reconnaissance des appareils en place, le besoin de " jouer dans la cour des grands ".
Les préjugés petits-bourgeois expriment la crainte de soumettre l'ensemble de son combat politique aux intérêts de la lutte de classe, indépendamment de toute autre considération politique, la crainte de dire en toute clarté qu'il n'y a pas d'issue hors de la lutte, et que cette lutte menée jusqu'au bout conduit à la révolution, à la prise du pouvoir par les travailleurs et au communisme.
C'est constamment, dans ce pays riche où les idées du réformisme dominent depuis des décennies les consciences ouvrières, que nous avons à nous défendre des mille et une manifestations des concessions que nous pouvons faire aux préjugés dominants. Les longues années de recul posent ces problèmes avec d'autant plus d'acuité qu'aujourd'hui s'amorce un renouveau. Ce renouveau exige une réévaluation de toutes nos idées. Personne ne peut y échapper. Ce renouveau exige un débat démocratique confrontant les expériences et les résultats pour dégager des perspectives, donner à chacun les meilleures armes pour accomplir l'immense tâche que nous avons devant nous, aider à l'organisation, sur le terrain de la lutte sociale, la force nouvelle qui s'est exprimée sur le plan électoral.
Yvan Lemaitre
Les scores de la liste LO-LCR Un vote majoritairement ouvrier et politique, confirmation de lexistence et des progrès de lextrême-gauche ouvrière
Avec plus de 900 000 électeurs et 5,18 % des voix, lextrême-gauche gagne, pour la première fois, des députés au Parlement européen. Sil est inférieur, légèrement en pourcentage, à celui obtenu en 95 par Arlette Laguiller, ce score est meilleur que celui de lextrême-gauche dans les dernières élections régionales : la liste LO-LCR recueille un pourcentage plus élevé quen 98 dans 44 des départements où se présentait alors une liste dextrême-gauche.
La liste dépasse les 6 % dans quatre régions (Haute-Normandie, Lorraine, Nord-Pas-de-Calais, Picardie), et dans 11 départements (Seine Saint-Denis, Puy de Dôme, Haute-Vienne, Meurthe-et-Moselle, Moselle, Nord, Pas-de-Calais, Seine-Maritime, Aisne, Oise, Territoire de Belfort), avec dune manière générale de meilleurs scores dans les régions et départements ouvriers que ruraux.
Ce caractère ouvrier du vote pour la liste LO-LCR, apparaît nettement quand on regarde les résultats de plus près, et il est même plus marqué, semble-t-il que lors des dernières élections.
Cest presque systématiquement que le résultat des grandes villes est supérieur à celui du département où elles se trouvent, avec un écart plus important cette fois-ci : ainsi la liste fait 5,12 % à Marseille, contre 4,76 % pour les Bouches-du-Rhône, alors quen 95, Arlette Laguiller y faisait 4,8 % contre 5 % dans le département ; elle fait 6,9 % à Amiens contre 5,73 % dans le département (en 95, 5,61 % contre 5,80 %) ; 6,73 % à Grenoble contre 5,69 dans lIsère (6 en 95 contre 5,99) ; 5,72 % à Mulhouse contre 4,84 % dans le département (5,02 en 95 contre 5,06) ; 7,31 % à Rouen contre 6,89 % pour la Seine-Maritime (en 95, 6,57 contre 6,47).
De même sur lensemble de Paris, où la liste obtient 5,16 %, les scores vont des 1,96 %, 1,68 % et 1,42 % dans les arrondissements bourgeois que sont les 7ème, 8ème et 16ème, à 7,21 %, 7,04 % et 8,07 % dans les 18ème, 19ème et 20ème arrondissements. Et elle fait davantage dans la banlieue ouvrière comme à Aubervilliers (9,69 %) Saint-Denis (9,73 %) ou Montreuil (9,39 %). La même tendance sobserve pour toutes les banlieues ouvrières des grandes villes.
Significatif aussi, le fait que la liste LO-LCR dépasse celle du PC dans 19 départements alors quil ny en avait que 7 en 1995, et dans 24 des plus grandes villes du pays, alors quen 95, ce nétait le cas quà Besançon et Strasbourg, Mulhouse, et Metz, où le PC est traditionnellement faible. Il est certain quune partie de lélectorat du Parti communiste sest reporté sur lextrême-gauche 15 %, disait un institut de sondage - et cest particulièrement net dans bon nombre de villes ouvrières du Nord-Pas-de-Calais, où la baisse des voix du PC est en partie compensée par les progrès de lextrême-gauche , en particulier à Fourmies où celle-ci passe de 7,23 % en 95 à 13,1 % tandis que le PC passe dans le même temps de 18,22 % à 12,55 %.
Alors que le Parti communiste se délite dans sa " mutation " vers sa droite, un bon nombre de ses militants et sympathisants sest abstenu dans le but de désavouer la politique de Robert Hue mais beaucoup ont aussi fait le choix de franchir un pas de plus dans leur rupture en votant pour lextrême-gauche. Cest sans doute ce qui donne au score de la liste LO-LCR ce caractère ouvrier et politique plus marqué, lévolution donc, qui se fait dans les consciences des travailleurs, auprès de qui la politique des partis aujourdhui au gouvernement ne fait plus illusion. La présence aux côtés de Lutte Ouvrière et dArlette Laguiller, de la Ligue communiste révolutionnaire et dAlain Krivine a contribué à donner à la liste un caractère plus politique, plus contestataire.
Galia Trépère
De la liste commune au regroupement nécessaire
Vendredi dernier, se tenait à Paris le meeting de clôture de la campagne des élections européennes de la liste LO-LCR. Ce meeting ressemblait à la clôture des espoirs de ceux qui, à la Ligue ou à la LO ou surtout à la périphérie des deux organisations, espéraient que ces élections seraient l'occasion d'une rupture avec les divisions passées pour que s'affirment les éléments d'une force nouvelle. A en croire les deux têtes de liste, on maintient la façade du duo, et on gère la séparation. Mais il est bien peu probable que le problème soit aussi simple. Heureusement !
La campagne électorale a mis en route une dynamique. Elle a montré l'existence d'un public comme d'un électorat communs à l'ensemble de l'extrême-gauche, son succès crée un lien qu'il sera bien difficile aux deux organisations de rompre. Et cela d'autant que bien des militants, à tous niveaux, ne l'entendent pas de cette oreille.
Certes, il est clair aujourd'hui que le nouveau pas en avant que l'extrême-gauche a à faire, ne pourra venir d'un accord entre la LCR et LO. Il n'est pas question pour Lutte ouvrière de modifier en quoi que ce soit son fonctionnement qui exclut par avance toute réelle vie démocratique, toute possibilité de réelle collaboration, de tendance ou fraction. Cette attitude vient justifier aux yeux de la LCR la recherche d'alliés possibles sur sa droite. En conséquence, il est par avance impossible d'envisager une évolution sérieuse et profonde des relations entre la LCR et LO, sauf de maintenir les liens minimums qu'imposent le travail des élus, de préserver la façade du duo. Cela est bien insuffisant pour répondre aux besoins des militants, renforcer la dynamique enclenchée par la campagne électorale. Bien au contraire, cette dynamique ne peut s'en trouver que freinée.
Freinée oui, étouffée certainement pas. D'abord parce qu'elle est trop profonde et indépendante, d'une certaine façon, de la politique des directions au sens où elle exprime de profondes transformations des consciences. Et aussi parce que, aussi faibles soient-ils, les liens que Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire sont contraintes de maintenir, signifient confrontations, débats, discussions.
Il est clair aujourd'hui que la campagne électorale doit recevoir un prolongement dans la perspective de regrouper au sein des entreprises et des quartiers, tous ceux qui se sont reconnus dans le programme revendicatif qu'elle a formulé. Là est la tâche essentielle et non la préparation des prochaines échéances électorales, même si cela ne s'oppose pas à priori. Là est le terrain privilégié pour unir les forces, définir une politique commune, partager les expériences.
Certes, il n'y a pas aujourd'hui d'afflux militant vers l'extrême-gauche, mais comment cela serait-il possible sans mouvement social important, alors que l'extrême-gauche elle-même ne se donne pas les moyens de surmonter ce qui, aux yeux de beaucoup de travailleurs, est sa faiblesse principale, ses divisions. L'extrême-gauche apparaît figée sur ses divergences, incapable d'unifier ses forces parce qu'incapable de démocratie. Elle ne peut attirer et entraîner ceux qui regardent vers elle.
Notre tendance entend uvrer à ce regroupement dans les entreprises et les quartiers, de ceux qui se sont reconnus dans les idées défendues par la liste d'Arlette Laguiller et d'Alain Krivine. Nous nous considérons comme une tendance de ce parti dont cette liste était l'expression et c'est dans ce cadre-là que nous discutons aujourd'hui de notre intégration à la Ligue communiste révolutionnaire. Nous aurions souhaité que cela s'insère dans un large regroupement, mais ce n'est pas parce que ce n'est pas le cas que nous ne sommes pas prêts à prendre toutes nos responsabilités au sein de la Ligue communiste révolutionnaire, pour contribuer à la construction des éléments d'un parti qui représente réellement les intérêts politiques et sociaux des travailleurs. Nous ne reprendrons pas à notre compte l'attitude qui consiste à trouver toujours des obstacles politiques au regroupement des forces. Tout pas en avant dans le sens de l'unité est aujourd'hui un progrès, à condition que chacun puisse, bien sûr, défendre ses orientations, appliquer ses propres conceptions dans le cadre du respect des contraintes de l'organisation commune, de la solidarité qui en résulte, et la solidarité avec sa propre organisation relève d'une solidarité plus générale, la solidarité entre révolutionnaires, la solidarité avec les autres tendances et les autres militants, la solidarité avec l'ensemble du mouvement ouvrier, et la recherche constante de regroupement et d'actions communes.
Y.L.
Les élections européennes confirment la crise de lextrême-droite, lâchée par une partie de son électorat populaire
La crise de lextrême-droite, aggravée par léclatement du Front national dont elle est à lorigine, a été largement confirmée par le résultat des élections européennes. Avec 8,97 % des voix, les listes de Le Pen et de Mégret réunies, perdent presque la moitié de leur électorat de ces dernières années où le Front national réalisait un peu plus de 15 % des voix.
Dans aucune région, elles ne dépassent, ensemble, 15 % des voix, même en Alsace où le FN réalisait 20,57 % des voix aux régionales, et en Provence Côte dAzur, où il atteignait ses meilleurs scores avec 26,5 % lan dernier. Dans les départements, leurs meilleurs scores réunis tournent autour de 15 %, dans les Alpes Maritimes (15,04 %), les Bouches du Rhône (15,8 %), le Vaucluse (14,97 %), le Var (14,52 %) et lOise (14,25 %), alors quaux régionales de 98 ou aux présidentielles de 95, le Front national dépassait 20 % des voix dans 15 départements.
Ces élections confirment bien que lextrême-droite a perdu une partie de lélectorat populaire quelle avait gagnée par sa démagogie réactionnaire et xénophobe à la faveur du profond recul des idées de la lutte, alors que le monde du travail était sous le coup de la démoralisation entraînée par le fait que les partis de gauche dirigeaient au gouvernement, contre lui, loffensive du patronat. Cest toujours le cas actuellement, et le chômage fait toujours des ravages, mais une fraction de la classe ouvrière est sortie de cette démoralisation, comme lont montré aussi bien les luttes menées depuis décembre 95 que les résultats de lextrême-gauche. Elle nest pas encore en mesure doffrir des perspectives à lensemble du monde du travail, mais ce début de remontée ouvrière a stoppé la progression de lextrême-droite dans lélectorat ouvrier. Cest dailleurs ce qui avait provoqué la crise au Front national, dont les chefs se voyant frustrés dans leurs appétits politiciens, se sont déchirés sur la meilleure stratégie à suivre pour sauver et tenter daccroître leurs postes et sinécures.
Cest dans les villes que le Front national avait remportées aux municipales, que Mégret et Le Pen perdent le moins de voix, du fait de leur implantation en tant que notables pouvant se payer une large clientèle : à Marignane et à Vitrolles, Mégret est largement en tête avec 26,41 % et 24,03 %, devant Le Pen qui fait 7,37 % et 2,86 %. A Orange, cest Le Pen qui est en tête avec 15,5 % des voix devant Mégret avec 7,15 %.
Par contre, à Toulon, lun et lautre sont largement devancés par la liste Pasqua-De Villiers qui réalise 20,73 % des voix. Cela pourrait accréditer lidée que cette liste a récupéré une bonne partie de lélectorat du Front national, mais Toulon constitue une exception dans la mesure où Pasqua avait recruté pour sa liste un de ses vieux amis de son organisation de barbouzes, le SAC, Marchiani, nommé préfet du Var par ses soins en 95, et qui aime à se dire " plus FN que le FN ".
Ailleurs, il est difficile de déterminer si la liste Pasqua a récupéré de façon notable la partie de lélectorat qui sest détournée de Le Pen ou Mégret, puisque les trois listes de droite (Bayrou, Sarkozy et Pasqua) totalisent 35,15 % des voix, alors que la droite faisait 35,9 % aux dernières régionales. Sans doute en a-t-elle attiré une partie, mais aussi réactionnaire soit-il, le couple Pasqua De Villiers na pas encore tranché réellement sur sa nature, entre le démagogue populiste qui a été soutenu par lécrivain Max Gallo, ami de Mitterrand, et le chevènementiste Didier Motchane, et le vicomte vendéen en vogue chez les rombières de lintégrisme catholique. Cela promet bien des scènes de ménage dans le RPF quils viennent de créer, comme dans toute la droite, dont la recomposition, avec une droite musclée pouvant sallier avec lextrême-droite, ne fait que commencer.
Leffondrement de lextrême-droite nous laisse donc un répit et cest tant mieux. Il est le résultat dune transformation de lopinion dans les couches populaires qui se manifeste dans un courant ouvrier de gauche qui affirme clairement son opposition au gouvernement de la " gauche plurielle ". Ce répit nous laisse la possibilité de transformer ce courant en une véritable force, organisée dans les entreprises et les quartiers, qui pourra ouvrir la perspective dune lutte radicale du monde du travail contre le patronat et le gouvernement, et en finir ainsi avec le désespoir et le fatalisme qui font la force de lextrême-droite.
Le retour du balancier politique à gauche est encore faible, mais bien engagé.
G.T.
La droite à la recherche d'un introuvable espace politique
Les affaires du RPR ne s'arrangent pas. Juppé, un temps pressenti pour reprendre la présidence du RPR, a démenti la vraie fausse rumeur. Echouant à trouver l'homme de la situation, le RPR qui a déjà usé trois présidents en deux ans a finalement décidé de reporter les élections pour la présidence du RPR à la fin de l'année. L'urgent étant d'attendre, ou plutôt de gagner du temps. En attendant, donc, le parti sera présidé par une direction si ce n'est consensuelle du moins " collégiale ". Dans la foulée, Juppé démissionnait du conseil politique du RPR, " préoccupé par le climat de rivalité et de suspicion qui règne " au sein des instances dirigeantes du parti. Juppé va donc " prendre du recul ". Pour ne rien arranger, Tibéri annonçait de son côté qu'il présentait sa candidature pour la mairie de Paris, ce qui ne relèvera pas l'image de marque du RPR. Les " compagnons " de Tibéri restent pour l'instant prudents en faisant savoir que cette candidature " évidemment n'engage pas le RPR en tant que mouvement politique " Reste que sa candidature ne contribuera pas à ressouder les rangs de la droite puisqu'en premier lieu, elle froisse Balladur, rival de Tibéri.
Le replâtrage s'avère de toutes façons peu probable. Car la droite explose avant tout du fait qu'elle n'a plus d'espace politique. Le Parti socialiste au pouvoir depuis 1981 occupe son terrain. Il s'est imposé comme le parti gouvernemental bourgeois, donnant toute satisfaction au patronat. Le PS a largement fait la démonstration de sa capacité à gérer, efficacement du point de vue bourgeois, dans une période où la crise impose au parti gouvernemental de prendre des mesures antiouvrières. Son discours s'est adapté, occupant sans complexe l'espace traditionnel du " centre ". L'expérience de la cohabitation, qui renforce le sentiment de parfaite entente si ce n'est de similitude entre les deux politiques, accentue ce phénomène : gauche et droite, menant une politique en totale continuité depuis près de quinze ans, apparaissent comme parfaitement interchangeables. La droite a perdu son espace.
De Gaulle avait pu unifier la droite en lui offrant la mangeoire du pouvoir. Les institutions de la Vème république fonctionnant en effet sur le rôle central d'un parti soutien du président, machine à gouverner et à faire élire le personnel politique, rassemblant des hommes sans grande personnalité mais unis dans l'espoir de gagner les places éligibles que distribuait alors généreusement le RPR. Un système qui a parfaitement fonctionné sous De Gaulle puis sous Pompidou, et globalement de 1958 à 1981. Mais avec l'opération réussie dOPA sur le parti socialiste par Mitterrand, qui s'est attaché à en faire sa propre " machine pour la présidentielle ", le RPR a commencé à perdre une position à laquelle il doit maintenant définitivement renoncer. Peyrefitte, peu amène pour ses petits copains, commentait ainsi la situation dans Le Figaro : " un parti de godillots se justifie quand il y a une direction affirmée : comme les gaullistes sous De Gaulle et Pompidou, comme les socialistes sous Mitterrand et sous Jospin ". Effectivement un parti qui n'a plus la stature de distribuer postes et éligibilité à ses " godillots " est bien moins à même de se faire respecter et imposer l'unité : les querelles de personnes, les stratégies individuelles de pouvoir, " querelles de personne dans un bocal de confitures " comme le dit Bayrou, se déchaînent et étouffent une droite où chacun maintenant joue son propre jeu et pour son propre compte dans une bataille où rien n'est assuré et surtout pas les postes. De son côté, Jospin est porté par la bonne tenue électorale du PS qui de fait, lui donne une stature présidentielle. Le système de la Vème république, appuyé sur un président fort et un parti fort, est impitoyable. Le système majoritaire des élections favorise l'émergence d'un groupe rassemblé, élimine les forces divisées. Mais de ce fait, la situation politique se trouve bizarrement déséquilibrée. Les institutions de la Vème république s'appuient sur un président aux pouvoirs étendus : mais celui-ci ne peut pas être suspendu dans le vide. Or Chirac n'a plus ce grand parti présidentiel sur lequel s'appuyer. Situation paradoxale. Le mécanisme de la cohabitation y pallie, pour l'instant. Mais cela signifie pour la France une originalité, celle de ne pas présenter une vie politique organisée comme dans les autres grandes " démocraties ", sur le jeu du bipartisme et l'illusion de l'alternance. Aux Etats-Unis, en Angleterre ou en Allemagne, deux partis gouvernementaux s'affrontent et alternent au pouvoir, machineries puissantes et rodées. Cette absence en France de " relève " éliminée par le jeu des institutions et de la cohabitation accentue en même temps la fragilité de l'équilibre politique du pays, et ouvre la porte à bien des rebondissements dans la crise ouverte par léclatement de la droite.
Sarah Lie