Un mouvement densemble que les cheminots devront reconstruire eux-mêmes
Mardi 1er décembre, la grève continuait dans la grande majorité des établissements de contrôleurs. Trois dépôts de mécaniciens étaient également encore en grève à Lyon, Saint-Etienne et Reims. Dans les autres catégories de cheminots, à de rares exceptions près, la grève navait pas été reconduite après la journée du 27 novembre. Tout se passe comme si la majorité des cheminots, conscients de la nécessité dun mouvement densemble pour obtenir des embauches, hésitaient en même temps à sy engager.
Il faut dire que lattitude des fédérations syndicales a eu de quoi les rendre méfiants. Dans bien des secteurs ou des régions, il ny avait pas dappel clair et net à la grève reconductible pour le vendredi 27. En fait, tout reposait sur la détermination et lengagement des militants locaux. La grève du 27 na été massive que chez les contrôleurs. Mais dans beaucoup dautres secteurs, les cheminots ont décidé des assemblées générales pour le lundi 30. Avec partout, la même idée : voir si la grève sorganisait et sétendait dans dautres régions, et dautres catégories.
Lundi, la grève navait pas faibli chez les contrôleurs, au contraire. Certains établissements qui avaient repris le travail, sétaient remis en grève. A Rouen, les contrôleurs sont venus aux assemblées des autres secteurs pour expliquer quils nétaient pas en grève sur des objectifs catégoriels, mais pour obtenir des embauches pour tous et appeler les cheminots à les rejoindre dans leur mouvement. Aux ateliers de Quatre Mares à Sotteville-lès-Rouen, cette intervention a convaincu une minorité de travailleurs de se mettre en grève. Ils se sont rendus à une centaine au dépôt des mécaniciens. Mais du côté des agents de conduite, il ny avait ni grève, ni assemblée générale. Les travailleurs des ateliers ont repris le travail laprès-midi. A la gare de " Rouen-Droite ", les représentants syndicaux ont dissuadé la minorité de cheminots qui souhaitaient se mettre en grève pour tenter de convaincre leurs collègues de rejoindre les contrôleurs.
Au niveau national, les choses sont encore plus nettes. Les fédérations de cheminots CGT, CFDT, SU et FO se sont réunies lundi soir. La seule initiative quelles ont prise, cest une lettre adressée au PDG de la SNCF, parlant essentiellement des contrôleurs et lui demandant douvrir des négociations avant le 14 décembre.
Un représentant de la CGT a résumé la position de sa fédération en expliquant quil nétait pas de lintérêt des cheminots de faire une grève générale, les choses allant dans le bon sens au niveau national, et quil valait mieux faire pression localement pour obtenir des résultats.
Beaucoup de cheminots ont compris et constaté que les fédérations syndicales ne souhaitaient pas un mouvement densemble et ne faisaient rien pour le favoriser et lorganiser. La direction de la SNCF le sait bien, elle aussi. Et elle en profite. Gallois et tous les directeurs régionaux ont pilonné pour isoler les contrôleurs. A les entendre, les contrôleurs devraient se satisfaire davoir eu une prime de 400 F et 500 embauches. En fait, cette prime nest quune opération comptable intégrant une " prime de perception " dans la prime " train-voyageur " qui compte pour la retraite. Cela ne fait pas un sou en plus sur la paye des contrôleurs. Quant aux 500 embauches, cest le résultat, bien insuffisant, de toutes les grèves doctobre et de novembre à la suite des agressions.
La direction souhaite amener tout le monde à reprendre le travail pour tranquillement négocier sur les 35 heures. Bel exemple de lutilisation de la loi Aubry pour allumer un contre-feu à une lutte pour lemploi. Les fédérations syndicales qui parlent de lutte dans les communiqués et nen veulent pas sur le terrain sont dans les faits disponibles pour jouer ce jeu-là.
Pour les nombreux cheminots, dont un grand nombre de militants syndicaux, qui souhaitent que se développe une lutte densemble pour les embauches, il est clair quun tel mouvement devra sorganiser indépendamment de la volonté des directions syndicales.
Jeudi 26 novembre, les travailleurs de De Carbon ont décidé de faire une opération " usine morte ". Ils ont, dès 5 heures, brûlé des pneus et des palettes à lentrée, tout en laissant passer ceux qui voulaient aller travailler. Résultat : il ny a eu que 14 personnes volontaires pour travailler ce jour-là.
Lambiance était très remontée, en particulier lorsque, à partir de 8 heures, les hauts cadres sont arrivés. Quelques ufs et de la farine sont allés atterrir sur les voitures de fonction de la direction, et même un uf sur la tête dun chef.
Mais le but de cette journée daction nétait pas de rester cloisonnés devant lusine. Une expédition avait été organisée pour aller rendre visite aux travailleurs de Delphi, à Villepinte en Seine-Saint-Denis. 300 travailleurs de De Carbon sont donc partis dans six cars. Mais la direction avait eu vent de cette visite, et avait donné quartier libre aux salariés de lusine. Il ny avait pratiquement personne dans lentreprise ce jour-là. Les travailleurs de De Carbon ont quand même défilé dans les services.
Le Directeur des Ressources Humaines a proposé de recevoir une délégation. Les travailleurs ont refusé, et lui ont demandé de sexpliquer directement devant tout le monde. Prudent, il sest adressé aux travailleurs, derrière la grille, et entouré dune quinzaine de C.R.S. : " La situation est compliquée et nous essayons de trouver du business ", ce à quoi un travailleur a répondu " On nous fout dehors, cest ça votre business ! ".
Malgré la déconvenue de navoir pas pu ce jour-là rencontrer dautres travailleurs du groupe (De Carbon est une filiale de Delphi), le moral reste bon. Chacun sait que ce nest pas seulement le plan officiel de 148 licenciements qui menace les travailleurs de De Carbon, mais carrément la fermeture du site à terme.
Le Comité de lutte contre les licenciements, formé de syndiqués et non syndiqués, continue à discuter des actions et les propose à lAssemblée générale des salariés, hebdomadaire. Ces camarades du comité ont le souci de ne pas se faire piéger par la direction, qui voudrait les entraîner dans des discussions à nen plus finir. Ils veulent garder lobjectif de sadresser en priorité à tous les salariés, comme ils lont fait depuis le début de leur mouvement.
Correspondants LCR-VDT
Les sans-papiers du Havre cherchent un lieu daccueil : lattitude révélatrice des syndicats
Après neuf mois doccupation de léglise St-Pierre de Caucriauville, des problèmes matériels rendent la poursuite de loccupation de ce lieu impossible. Les sans-papiers sétaient engagés auprès du curé, qui dailleurs sest complètement investi dans la lutte, à quitter lendroit pour le 1er décembre. Tout naturellement, laccueil par la maison des syndicats a été proposée par des militants syndicaux qui y voyaient le moyen de tisser des liens entre le mouvement des sans-papiers et le milieu syndical du Havre, puisque cette maison des syndicats abrite les Unions locales CGT, CFDT, FSU, CFTC, CGC. La lettre de réponse du comité de gestion du cercle Franklin (cest le nom de la maison des syndicats) rappelle dailleurs que " le cercle Franklin a derrière lui une longue tradition de lutte et de solidarité. Il symbolise lhéritage des luttes ouvrières que nous avons la responsabilité de préserver ". On pourrait croire que cest de lironie, ou plutôt du cynisme, puisque quelques lignes plus loin, le comité adresse une fin de non-recevoir à la demande daccueil ! Certains sans-papiers et soutiens sattendaient à une telle réponse, dautres non. Quand même, dans le comité de soutien, il y a Gérard Busson, responsable de lUL-CGT du Havre, ancien candidat PC : cela paraissait incroyable à beaucoup quil ne mette pas à ce point en accord les paroles de soutien et les actes. Daprès le camarade de la CFDT présent à cette réunion du comité de gestion, il aurait pesé de tout son poids pour le refus. La CFDT, elle, na pas voulu signer la lettre de refus et propose une solution pour laccueil provisoire dans son local de plusieurs sans-papiers. Du samedi 28 au mardi 1er décembre, il y a eu un certain nombre de retournements et dhésitations de la part des uns et des autres. Finalement, mardi 1er décembre, en dernière limite, la CFDT consent à accueillir 14 sans-papiers pour une durée de deux mois.
Lécurement est important parmi bien des sans-papiers et bien des personnes qui les soutiennent. Lundi 30, à lassemblée générale, un militant CGT de 73 ans, figure du mouvement sur Le Havre, a dit que lattitude des syndicats, et en particulier du sien, allait à lencontre de toute tradition de solidarité qui doit être encore plus forte vis-à-vis des travailleurs immigrés, que tout argument technique ou de gestionnaires était à proscrire : " si on sétait arrêté à des problèmes matériels en 68, on naurait jamais occupé les boîtes ". Dautres ont dit que les arguments de gestionnaires navaient pas leur place dans la maison des syndicats où figurent en bonne place dans le hall dentrée le buste de Jules Durand et le nom des quatre travailleurs tués par la police pendant les grèves de 1922. Des pétitions circulent pour exprimer la colère de certains syndiqués FSU et CGT vis-à-vis du comité de gestion de Franklin. A lAG de lundi, un camarade a dit " ça va bouger dans le mouvement ouvrier havrais ". Ce qui est en jeu, cest la démocratie ouvrière, les traditions de lutte et de solidarité de 150 ans de mouvement ouvrier. Que des militants se réapproprient ces traditions, que les masques tombent, cela nous rend plus forts, car ce que nous sommes en train de construire, cest " la véritable démocratie " daprès une camarade du PS, les bases du parti révolutionnaire selon dautres, ce qui, en fait, revient au même. Y compris pour les prochaines étapes du mouvement des sans-papiers, cela a son importance.
Seine-Maritime : forte mobilisation contre larbitraire dAllègre
Mardi 1er décembre, les instituteurs de Seine-Maritime étaient en grève à lappel de lensemble des syndicats enseignants du premier degré pour protester contre les sanctions qui menacent lun de leurs collègues, instituteur dans une école primaire de Rouen. La grève a été très massivement suivie (à plus de 85 %) et la plupart des écoles étaient fermées. Le mouvement a également touché des collèges et des lycées où, malgré linertie des syndicats, les enseignants se sont sentis pleinement concernés. La manifestation qui sest déroulée à Rouen a rassemblé plus de 3000 personnes, avec la présence dans le cortège de surveillants en grève aussi ce jour-là.
La convocation de lenseignant devant une commission paritaire départementale disciplinaire survient à la suite de faits ayant eu lieu avant les vacances de la Toussaint : linstituteur est intervenu pour séparer des élèves de CM2 qui se bagarraient dans la cour, et après plusieurs rappels à lordre oraux sans résultat, il a donné trois coups de pieds aux fesses de lun des élèves qui continuait à frapper son camarade. La mère de lenfant a porté plainte auprès du Procureur de la République et de lInspection Académique ; à ce moment-là, il était déjà question davertissement ou de blâme. Mais le ministre de lEducation Nationale, contacté directement, a ordonné la tenue dune commission disciplinaire le mercredi 2 décembre, procédure normalement réservée à des cas beaucoup plus graves, pour des sanctions qui peuvent aller jusquà la révocation. Par ailleurs, au plan correctionnel, linstituteur est convoqué devant le médiateur de la République (on peut lui demander un dédommagement " à lamiable ") et il peut être condamné à une lourde amende ou à une suspension. Une pétition en faveur de lenseignant, soutenu par la presque totalité des parents, a circulé dans les autres écoles de lacadémie. La nouvelle a suscité beaucoup démotion et de colère parmi les collègues qui nacceptent pas la disproportion entre les faits et la sanction encourue, pas plus quils nacceptent le caractère arbitraire de la procédure administrative mise en place. Il était clair pour tous les enseignants en grève que cette affaire ne relève pas dune erreur de ladministration locale mais que la décision a été prise au ministère, dans la volonté de faire un " exemple ". Tout le monde insistait sur laspect inédit dune telle procédure et la mettait en relation avec la politique actuelle dAllègre, qui tente de dresser lopinion publique contre les enseignants pour mieux faire passer ses projets, dont tous, élèves, parents et personnels de léducation font les frais.
Mais là, en loccurrence le ministère y est allé un peu vite et a du être surpris par lampleur de la réaction, que ce soit chez les enseignants ou chez les parents délèves. Le premier effet de la mobilisation de mardi a été le report de la commission de discipline à une date " ultérieure ". Son second effet a été de provoquer opportunément " lindignation " de Ségolène Royal, en déplacement en Inde, qui a demandé lannulation de la commission de discipline. Nul doute quelle va rejeter la responsabilité de cette bavure sur des membres de la hiérarchie qui nont fait quappliquer sa politique et celle de son compère Allègre.
Solectron Canéjan : toujours plus de rentabilité
Solectron soffre une pub hebdomadaire, dans Sud-Ouest, le quotidien régional. Une fois, cest pour se vanter dêtre " pionnier " dans le respect de lenvironnement, une autre, cest sur la sécurité, les 35 h et dernièrement, pour annoncer la hausse du chiffre daffaires et des profits. Chaque fois avec un axe : il faut augmenter la productivité.
Il y a un mois, à propos des 35 h, la direction a annoncé son projet : les 4x6, 6 jours sur 7. Pour elle, la réduction du temps de travail, cest lallongement de la semaine, le travail obligatoire le samedi et la nuit. Ce qui veut dire pour nous, une dégradation des conditions de travail et de vie, des frais de transport et de garde denfants augmentés.
Juste après, la direction a distribué un questionnaire, uniquement aux embauchés, intitulé : " Comment voyez-vous lapplication des 35 h à Solectron ? ". Il fallait rendre ce questionnaire " anonyme ", dans le quart dheure qui suivait, en main propre à son chef. Parmi les questions pièges, il fallait, par exemple, classer par ordre de priorité les salaires, les embauches et le temps libre. Et toute une page portait sur " la démarche damélioration continue " de la productivité, avec des questions du genre : " y a-t-il des moments où vous ne créez pas de plus value ? ". Avec ce questionnaire, la direction veut mener sa politique en pouvant dire que cest nous qui lavons voulue. Mais vu le temps quelle met pour nous informer des résultats, on peut penser que nos réponses ne doivent pas trop lui convenir
En même temps, les chefs font la chasse aux soi-disant temps morts, et resserrent la discipline : ils contrôlent que la pause de 5 mn ne sallongerait pas à 6, celle de 43 mn à 45, font les flics aux coins des allées, et nous disent que si on a le temps de parler, cest quon peut et doit travailler plus. Il y a même des fouilles à la sortie de lusine.
Les chefs font de plus en plus de zèle pour organiser notre vie en fonction des besoins de la production : il faudrait venir en heures supplémentaires quand ça les arrange, à nimporte quelle heure du jour et de la nuit, et évidemment en pleine forme.
Du boulot, il y en a par-dessus la tête, et la direction nembauche en ce moment au compte-goutte que des jeunes de moins de 26 ans car il y a des subventions à la clé. Mais vu le nombre dintérimaires qui travaillent avec nous toute lannée, on est loin du compte. Et la direction a largement les moyens dembaucher puisquelle se vante davoir augmenté le chiffre daffaires de l'usine de 50 % cette année.