correspondances d’entreprises



Echo d’une journée de grève à Cofinoga (Mérignac-33)

Vendredi 28 mai, à l’initiative de la CGT et de la CFDT, 500 travailleurs, soit 1/3 du personnel, se sont retrouvés à l’entrée de l’entreprise, réclamant une augmentation de salaire de 300 francs. La direction proposait une augmentation de 75 francs nets alors que Cofinoga a fait 430 millions de francs de bénéfice net en 1998. Cette provocation de la direction a accentué la colère des travailleurs d’autant plus que les conditions de travail se sont dégradées avec le passage aux 35 h. Un tract dénonçait " travail intensif, restructurations incessantes, déménagements constants, travail de nuit, allongement des plages horaires incompatibles avec la vie de famille, flexibilité, mobilité, augmentation des cadences, fermeture de certains services ". Après un piquet de grève, les salariés sont partis en cortège au cri du " Tous ensemble ", pour faire connaître leurs revendications aux entreprises voisines. Sur une banderole, on pouvait lire : " Non à la spéculation, de l’argent pour l’emploi, les salaires, les 35 heures et la retraite ". C’est la première fois que les employés de Cofinoga se mettaient en grève, certains se rappelant leurs années de lycée. La manifestation était jeune, dynamique et déterminée ; comme le disaient les salariés : " cette manifestation est le miroir du mécontentement et du ras-le-bol des salariés de cette société ".

Elf Aquitaine : " 8 milliards de bénéfices, 2000 suppressions d’emplois, non ! "

Nous sommes allés à une vingtaine avec des salariés de Grande-Paroisse (Grand-Quevilly, 76), à Paris le vendredi 28 mai manifester avec les grévistes d’Elf à l’occasion de l’assemblée générale des actionnaires. Une douzaine de travailleurs d’Elf Atochem de Gonfreville (près du Havre) étaient là aussi. Sur le parvis de l’Arche de la Défense, à l’entrée du siège d’Elf, nous avons retrouvé plus de 1000 grévistes d’Elf montés spécialement de Pau, Toulouse ainsi que ceux de Paris La Défense. Ceux-ci sont en mouvement depuis plus d’un mois et demi contre le plan de licenciements d’Elf Exploration-production (EP) qui prévoit 1320 suppressions d’emplois sur 2820 postes, notamment dans le Béarn. Ce plan est d’autant plus impopulaire, notamment dans la région du Sud-Ouest que tout le monde sait qu’Elf a fait 8 milliards de profits, que ce groupe achète les politiciens, les hommes d’Etat. Mais cela ne suffit pas encore à la rapacité de ses dirigeants. Jaffré, le PDG, claironne partout que l’objectif est de doubler encore les bénéfices en 5 ans ! A l’usine Grande-Paroisse, qui fait partie du groupe Elf, nous nous sentons directement concernés par la lutte des salariés de Elf puisque la direction vient d’annoncer un plan de suppressions de 131 emplois, essentiellement des mesures d’âge ; mais nous exigeons que tout départ soit remplacé par une embauche.

Lorsque nous nous sommes retrouvés à la Défense, nous avons d’abord fait une haie d’honneur à l’arrivée de 45 salariés de Pau qui venaient d’achever en trois jours une " course à pied pour l’emploi ". Nous avons ensuite pique-niqué ensemble. Les sandwichs étant confectionnés par les grévistes et chacun donnait ce qu’il voulait en échange, la somme allant dans la caisse de grève. Le casse-croûte a été agrémenté par quelques bons moments de chahut, lorsqu’un cravaté passait, il se faisait copieusement siffler. Nous avons endossé les tee-shirts distribués par les collègues en grève : " Jaffreusement Elf ". Ensuite, il y a eu un meeting avec des interventions de divers dirigeants syndicalistes. Puis, nous sommes entrés par paquets de 50 dans la salle où se tenait l’assemblée générale des actionnaires. Nous sommes passés au comptoir où étaient enregistrées les arrivées des invités ; ceux parmi les grévistes qui avaient des actions pouvaient entrer sans problème. Ceux qui n’en avaient pas se sont procurés sans difficulté des papiers où ils déclaraient un nombre bidon d’actions après avoir décliné leur identité. C’était assez rigolo de jouer à l’actionnaire-gréviste. D’autant plus, qu’ensuite, tout étant parfaitement organisé, nous passions à une table où, une fois les documents retirés, on a remis à chacun de nous la somme de 100 F pour jeton de présence à l’assemblée des actionnaires. Etre payés pour venir chahuter Jaffré et ses compères, c’était trop ! Certains d’entre nous ont offert un pot avec le billet, d’autres ont décidé de le verser à la caisse de grève. On s’est assis tranquillement, discutant entre nous en attendant l’arrivée de Jaffré. Tout était tellement calme que celui-ci est entré dans l’arène sans se méfier, ou se croyant obligé de le faire vis-à-vis des vrais actionnaires. Mais à peine a-t-il commencé à parler, ce fut un déchaînement incroyable, indescriptible. 1500 personnes se sont mises à taper des pieds et à crier ensemble à pleins poumons : " Jaffré, démission ! ". Et le slogan publicitaire du groupe : " Elf, l’Energie humaine ", inscrit sur une banderole au fond de l’estrade prenait alors un tout autre sens que celui voulu par la direction d’Elf. Dans la salle était déployée la banderole des grévistes : " 8 milliards de bénéfices, 2000 suppressions d’emplois, non ! " Jaffré ne put continuer son discours et il est parti sous quelques projectiles. Les écrans géants dressés de chaque côté du podium central affichaient : " A.G. suspendue ". A l’assemblée reportée le lendemain, quelques grévistes avaient à nouveau réussi à rentrer et à manifester leur colère.

Tous ceux qui ont participé étaient très contents d’avoir assisté à cela. A cette occasion, des documents nous ont été donnés où sont détaillées les fonctions des différents administrateurs du groupe, toutes les sociétés dans lesquelles ils siègent et combien d’actions ils possèdent ; cela nous a confirmé dans l’idée que nous devrons, nous les salariés, aller mettre le nez dans ces comptes, les obliger à créer des emplois avec cet argent qui nous revient, puisque c’est nous qui produisons les richesses.

Renault-Cléon : les travailleurs en grève donnent le ton

Les horaires pour les équipes en 2x8 et nuit (3500 personnes concernées sur 5000) annoncés par la direction de Renault-Cléon le mardi 25 mai ont suscité un tollé parmi les ouvriers mais aussi la petite maîtrise. Il y a de quoi ! Au lieu des anciens horaires sur 5 jours : 5h30-13h/13h-20h30 (et non 21 h écrit par erreur dans le n°92 de VdT) pour les équipes en 2x8 et 21h50-5h30 pour la nuit, la direction propose la semaine de 4 jours " glissants " du lundi au samedi sur des cycles de 4 semaines comprenant donc un samedi du matin et un samedi du soir (jusqu’à 21 h30 !) par mois. Ces semaines de 4 jours se feraient sur une période mini de 16 semaines mais pouvant aller jusqu’à 30 semaines maxi par an soit près de 8 mois. Le reste de l’année (3 mois) verrait un horaire sur 5 jours du lundi au vendredi (5h30-13h/13h-21h30/21h30-5h30). En résumé, entre 8 à 16 samedis " obligatoires et gratuits " par an avec 30 minutes de travail en plus par jour.

Du coup, la direction envisage de se passer des équipes de fin de semaine VSD (28 h payées comme en 2x8) jugées " trop chères " à cause des 10 heures du dimanche payées à 200 %. Les équipes de VSD deviennent inutiles du fait des 8 à 16 samedis faits en 2x8 par an et les 16 à 30 samedis faits par la troisième équipe dite " complémentaire " qui travaillerait lundi, mardi, vendredi et samedi. En passant, la direction empoche toutes les heures supplémentaires et prépare déjà Cléon pour des horaires en 3x8 dans les années à venir. Elle évoque même les horaires proches des usines chimiques (5x8 en continu) ou des hôpitaux ! La menace de s’en prendre à l’équipe de nuit (payée de 2500 à 3000 F de plus par mois à cause de la nuit du dimanche) est aussi dans tous les esprits. De nombreux travailleurs disent qu’après avoir obtenu les samedis, la direction finira par réclamer les dimanches.

Dès le mercredi 26/5, une centaine de travailleurs du Montage et de l’Usinage du bâtiment E (moteur F) ont débrayé spontanément une heure et sont allés défiler dans le bâtiment G (boîtes de vitesse). Une cinquantaine de travailleurs de ce secteur se sont alors mis en grève à leur tour pendant une heure. Le lendemain, la CGT appelait sur l’usine à une heure de grève pour les équipes du matin et de la normale. 300 grévistes ont envahi la salle où se tenait la réunion du CE pour interpeller la direction, qui a préféré fuir, mais aussi les représentants syndicaux CFDT, CGC et FO qui n’ont pas eu d’autre choix que de rester. Durant près d’une heure, toute cette brochette de bureaucrates a dû essuyer le feu nourri des critiques des travailleurs leur demandant de s’expliquer sur leur signature de l’accord central, après avoir, notamment la CFDT, appelé à faire grève contre durant plusieurs semaines. Visiblement mal à l’aise et se tortillant sur leur chaise, ces prétendus syndicalistes en ont pris aussi pour leur grade sur leur soutien à la direction. Chez beaucoup de travailleurs s’exprimait aussi le ras-le-bol que ce sont toujours ceux qui ont des horaires en " normale " et qui peuvent manger au restaurant qui négocient les horaires des gars en équipe, où les temps de repas n’existent plus.

Depuis, l’ambiance n’est pas retombée. Le vendredi 29, 60 travailleurs du Montage Boîte PK ont débrayé une heure pour " rendre la politesse " aux travailleurs du bâtiment E, venus leur rendre visite le mercredi. Mardi 1er juin, la CGT appelait à un deuxième débrayage d’une heure sur les 3 équipes. Ce jour-là devait se tenir la 3ème réunion direction-syndicats où devaient être annoncés les horaires pour la Normale (bureaux, techniciens, maîtrise) mais elle a été reportée à la demande de la CFDT car celle-ci veut faire des contre-propositions : supprimer tout travail du samedi après-midi, limiter le travail du samedi matin, augmenter le temps de pause à 45 minutes au lieu de trente. Mais la direction ne donnera pas ce quart d’heure en cadeau, elle veut le prendre sur la banque d’heures. La direction veut aussi mettre en place pour la Normale les 4 jours glissants avec une heure de plus par jour. Des techniciens des Méthodes et une partie de la petite maîtrise ne cachent plus leur désaccord avec de tels horaires. Du coup, sentant un terrain glissant, la direction se sert de la CFDT comme paravent pour désamorcer un conflit de plus en plus menaçant. Toutes ces manœuvres sont perçues par une fraction importante des travailleurs qui commencent à y voir clair dans cette duplicité syndicats/direction. Mardi, ce sont au total 1000 travailleurs qui ont débrayé. Les discussions ont porté sur la suite à donner dans les prochains jours. Le sentiment général est une confiance retrouvée dans l’action collective et cela se ressent dans l’ambiance des ateliers. D’autres débats ont porté sur le fait que la prochaine grève devra être dirigée à la base par les travailleurs eux-mêmes se donnant les moyens de tout contrôler. La méfiance des travailleurs est grande envers tous les syndicats, y compris la CGT, dont le rôle dans la reprise du conflit de 1991 reste gravé dans les esprits.

Quand producteurs et distributeurs rivalisent pour s’approprier la plus-value

Une association des industries de consommation, l’ILEC, dans laquelle on trouve des groupes aussi riches que Danone, Procter & Gamble (lessives), Nestlé, Béghin-Say etc., menace de porter plainte contre les ententes que passeraient entre elles les six principales centrales d’achat du pays, celles qui fournissent Leclerc-U, Carrefour, Casino-Leader Price-Monoprix, Auchan, Intermarché, et Promodès.

Ces six grossistes dépendent des industriels pour fournir les supermarchés et s’approprier une part de la valeur que contiennent les biens de consommation. Mais à eux six, ils contrôlent 91 % de la distribution de ces biens ! Un rapport de forces, une situation de monopole, qui leur permet de s’entendre pour imposer leurs conditions aux producteurs qui dépendent d’eux pour écouler leur production… et pour s’approprier une part de plus en plus grande de la plus-value créée par le travail des salariés des usines de biens de consommation.