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Aérospatiale-Matra : Les cadeaux de l’Etat à la famille Lagardère

La famille Lagardère peut se frotter les mains : les offres d’achat des financiers pour les 17 % d’actions du groupe Aérospatiale–Matra mis en vente par l’Etat, ont été 35 fois supérieures à l’offre. Le gouvernement a donc choisi le prix le plus élevé parmi les prix envisagés : l’action Aéros-patiale-Matra coûtera 19,6 euros et l’ensemble du groupe est désormais estimé à 52 milliards de francs.

C’est un vrai jackpot pour Jean-Luc et Arnaud Lagar-dère : leur part du nouveau groupe estimée à 33 % se trouve valorisée d’autant et grâce à la complaisance de l’Etat, ils se retrouvent à la tête du deuxième groupe d’aéronautique européen, le numéro cinq mondial. Le 11 juin, se tiendra le premier conseil de surveillance de la société et c’est Jean-Luc Lagardère, actionnaire pour-tant minoritaire puisque l’Etat détient encore 47 % du capital, qui deviendra le principal dirigeant du groupe.

L’Etat n’a rien à refuser aux marchands de canons

Pour arriver à la tête d’un tel groupe, il en aura coûté 850 millions de francs à Lagardère, une misère ! De l’avis des banques qui avaient évalué Aérospatiale, c’est plus de trois milliards que Lagardère aurait dû débourser pour prendre le contrôle de 33 % du nouveau groupe. Mais aucune estimation chiffrée n’avait été faite : Strauss-Kahn avait inventé pour l’occasion l’expression " parité relative "… la relativité représentant quelques milliards d’économies pour Lagardère.

Aujourd’hui, les actions Aérospatiale-Matra ont un prix et ce prix fixé par le gouvernement au niveau le plus élevé possible, valorise d’autant la part de Matra. Quand il s’agissait d’acheter, l’Etat a vendu à Lagardère en sous-estimant le prix de quelques milliards. Quand Lagardère vendra, il pourra empocher quelque milliards supplémentaires. Ce sont les contribuables qui paieront la différence.

Les investissements, c’est pour l’Etat, les profits, c’est pour Lagardère !

Pas encore officiellement nommé à la tête du groupe, Lagardère a pourtant déjà fixé ses objectifs : il faut qu’Aérospatiale-Matra rapporte deux fois plus qu’avant, de 4 % les profits devront passer à 8 % en 2003. Pas de plans sociaux, assure Michot, ancien PDG d’Aérospatiale, maintenu à la tête du nouveau groupe mais il y aura " des adaptations en fonction des marchés, de la rentabilité et de la capacité à les conquérir ". Les salariés ont déjà traduit : cela veut dire mutations, flexibilité accrue... et vraisemblablement, des licenciements quand même.

Mais Lagardère envisage d’autres sources de profits, notamment la baisse sensible des dépenses de " recherche et développement ". Le gros des dépenses dans ce domaine pour la conception et la fabrication d’Airbus est déjà amorti : l’Etat a fourni les capitaux nécessaires. Il ne reste plus à Lagardère qu’à passer à la caisse : le montant des commandes d’Airbus pour les trois ans à venir est de 230 milliards de francs. Et une commande supplémentaire de 57 Airbus vient d’être conclue ces derniers jours, près de 14 milliards de francs.

Mais Aérospatiale-Matra ne construit pas que des Airbus, le nouveau groupe est numéro deux mondial de la fabrication de missiles. Et la guerre du Kosovo est une aubaine pour les marchands de canons. Michot en a vite tiré les enseignements, tout animé d’un patriotisme européen : " les armées européennes apparaissent singulièrement dépourvues de moyens de renseignement. Le poids américain est sensible dans ce domaine. Aérospatiale–Matra peut proposer tout un ensemble complet de systèmes de reconnaissance, qui va des satellites optiques aux radars infrarouges en passant par les drones ". Là encore, l’Etat saura se montrer bon client et bon payeur : " il ne devrait pas y avoir de diminutions des budgets de défense mais au contraire adaptation de ces budgets en faveur de matériels qui correspondent précisément à ceux que Aérospatiale-Matra fabrique et pro-pose ". Et lorsque Michot parle de budget militaire, ce n’est plus seulement de l’Etat français qu’il s’agit mais de l’ensemble des budgets militaires des pays européens. Aujourd’hui, mettre en coupe réglée le budget militaire d’un seul Etat ne suffit plus aux marchands de canons, même si leur Etat national leur rend encore bien des services.

Jean Kersau

9ème mois d'occupation pour les sans-papiers de Rouen

Les sans-papiers de Rouen, constitués en collectif, occupent, depuis le 1er octobre, l'église Ste Lucie de Grand Quevilly, une banlieue de l'agglomération, dont Fabius est maire. Ils se battent sur tous les terrains : dossiers défendus à la préfecture, manifestations, fêtes, rassemblements hebdomadaires, diffusions de tracts et tables de presse dans les entreprises, etc. Avec la préfecture, les relations sont difficiles car elle joue toutes les cartes possibles pour tenter de diviser ou affaiblir un mouvement qu'elle espère toujours en bout de course : quelques régularisations attribuées au compte-gouttes, beaucoup de refus, les cas examinés - ou non -, et jugés dans l'arbitraire le plus total, refus de recevoir des délégations… Les sans-papiers savent que c'est en faisant pression qu'ils obtiennent de nouvelles avancées. Une petite visite à la mairie de Fabius, avec Jembé et banderoles, est parfois plus efficace qu'une demande polie d'entretien à la préfecture. Mais, avec les hommes politiques, on n'est jamais certain que ce qui se dit entre les murs d'un cabinet a valeur de parole. C'est pourquoi ils ont décidé, depuis déjà plusieurs mois, d'intervenir dans tous les conseils municipaux de l'agglomération, pour proposer aux élus le vote d'un texte qui demande la régularisation des 40 sans-papiers du collectif mais aussi " la régularisation de tous les sans-papiers qui en ont fait la demande " c'est-à-dire de tous ceux qui " ont fait confiance au gouvernement et sont sortis de la clandestinité ". Il s'agit par cette motion d'amener tous les hommes politiques de l'agglomération à prendre position clairement et publiquement. Les réactions sont très diverses, certains petits maires socialistes ou indépendants ont soutenu la motion qui a été votée intégralement, à la majorité du conseil municipal, mais dans la plupart des cas les choses sont moins simples… Le texte est parfois signé par quelques élus, mais pas voté, ou alors il est " amendé ", c'est-à-dire que le mot régularisation est barré ! Tous les prétextes sont bons pour éviter que le texte soit mis au vote. Le maire communiste de St-Etienne-du-Rouvray expliquait ainsi qu'il répugnait à proposer un texte quand il est susceptible de diviser la majorité plurielle… A Rouen, le maire PS, Yvon Robert, n'a évidemment pas voulu voter la motion, quant aux Verts, ils ont courageusement préféré envoyer une lettre où ils affirment… être favorables à ce que la préfecture réexamine avec attention tous les cas !

Samedi 29, Hollande venait faire son meeting de campagne à Rouen. Une partie des sans-papiers a été bloquée un quart d'heure dans l'entrée par un service d'ordre soudain renforcé et très nerveux. Nous avons finalement tous pu rentrer après qu'une partie des soutiens et des sans-papiers, eux déjà à l'intérieur, aient ameuté la presse présente. Le meeting était commencé, mais Hollande a dû descendre de son estrade et traverser toute la salle pour nous écouter, puis promettre trois minutes d'intervention. L'un d'entre nous a donc pu lui-même monter sur l'estrade pour évoquer la situation des sans-papiers, et nous sommes repartis assez contents de nous… suivis par quelques personnes, écœurées. Un jeune qui portait le tee-shirt " MJS ", s'est déshabillé et l'a retiré, avant de nous suivre. Contrairement aux vœux de Fabius et de la préfecture, les sans-papiers, après huit mois d'occupation, sont plus déterminés que jamais et ne céderont pas avant d'avoir obtenu satisfaction. Samedi 5 juin, ils appellent à une marche sur la préfecture pour relayer la marche sur Matignon organisée à Paris.

Cologne : succès de la manifestation européenne

" Nein zum Europa des Kapitals! " " ¡Alto a la guerra de la OTAN! "

Samedi 29 mai, nous étions des dizaines de milliers de manifestants, 30 000 ou plus, à défiler dans les rues de Cologne " contre le chômage, la précarité, les exclusions, le racisme et la guerre ". Après les 250 " marcheurs " venus à pieds de Bruxelles et placés en tête de cortège, venaient les associations de chômeurs, les syndicats et les organisations d’extrême-gauche. Un grand défilé, sous un soleil éclatant, contre l’Europe du capital, contre l’Europe de Blair-Schröder-Jospin au service des patrons, contre l’Europe de la guerre.

C’est une autre Europe qui était en marche : celle des chômeurs en lutte, des militants ouvriers, syndicalistes et associatifs, des révolutionnaires, marxistes et libertaires. Venus de Belgique, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne ou de France, anciens de Renault-Vilvorde ou ouvriers de Fiat-Milan, chômeurs et jeunes de toute l’Europe, les manifestants étaient rassemblés par-delà les frontières, unis par-delà les langues, dans des slogans condamnant le chômage, l’exclusion, et les bombardements de l’Otan. L’internationalisme est apparu comme une force bien vivante, colorée de drapeaux rouges et noirs, bardée de pancartes et banderoles dans toutes les langues.

L’opposition à la guerre, à l’Otan et à la " purification ethnique " ont dominé cette manifestation. L’Europe patronale prend en effet un visage plus haineux encore, mais aussi plus transparent, après deux mois de bombardements contre les peuples de l’ex-Yougoslavie. Les manifestants, conscients de la continuité entre l’offensive sociale et l’offensive militaire des bourgeoisies des pays riches contre les peuples, ont ainsi affirmé, par la solidarité internationale et la convergence des revendications, la perspective d’une possible contre-offensive.

Les médias ne s’y sont pas trompés : ils ont tout simplement boycotté l’événement. Le gouvernement social-démo-crate de Schröder ne s’y est pas trompé non plus : avec un dispositif policier impressionnant – des milliers de flics kakis et casqués survolés d’hélicoptères protecteurs, des dizaines de caméras filmant les manifestants tout au long du parcours –, ils ont réussi à couper la manif en deux au niveau des antifascistes " autonomes " allemands. Personne ne s’y est laissé prendre, les mégaphones se relayant, se répondant et traduisant en anglais, en allemand et en espagnol, qu’il n’y avait pas d’un coté les " bons " manifestants bien sages et de l’autre, les " mauvais " qui se battaient avec la police, mais bel et bien une seule manifestation que les autorités avaient tenté de diminuer en la divisant.

D’un bout à l’autre, tout au long de cette journée, c’est bien l’unité indispensable et tangible de notre camp qui s’est affirmée, avec le sentiment que ce 29 mai à Cologne aura des lendemains.

Contra la Europa del Capital "Stoppt den Krieg! "