éditorial



Face à l’extrême-droite, renverser le rapport de force en faisant notre propre politique

Lundi s’est ouvert à Versailles le procès en appel fait par Le Pen contre une décision de justice prise par le même tribunal en avril dernier, le condamnant à deux ans d’inéligibilité, trois mois de prison avec sursis et 20 000 F d’amende, pour " violences en réunion " et " injures publiques ".

Le chef de l’extrême-droite avait au cours de la campagne législative de 1997 agressé verbalement et physiquement une candidate du parti socialiste.

Cette violence fait partie de la politique du Front national qui essaie ainsi de se donner une image affranchie des grands partis qui ont pignon sur rue, voudrait flatter les ressentiments les plus frustes de certains milieux populaires, violence réactionnaire de ces gens qui méprisent les individus autant que les idées et qui, dictateurs au petit pied, bafouent la démocratie.

Pour le chef d’extrême-droite, ce procès est l’occasion de ressouder ses troupes autour de lui en partant en guerre contre " le harcèlement démocratique " et les médias organisatrices de ce " complot politico-juridique ".

La menace d’inéligibilité qui pèse sur lui a fait s’exprimer publiquement la rivalité de son petit second Mégret, celui dont la femme est maire de Vitrolles et qui postulait, lui, pour être candidat à la place de son patron aux élections européennes.

Avant même que la justice ait tranché la question, Le Pen a décidé premièrement qu’il serait le seul à… décider qui dirigerait la liste du Front national aux élections européennes et deuxièmement que, s’il n’était pas en mesure d’être candidat, c’est Jany, sa femme, qui le remplacerait. La préférence familiale est pour le Front national une politique.

Comme toutes les frasques du chef ne passent pas toujours aussi bien qu’il le souhaiterait, d’autant qu’un deuxième procès l’attend sous peu pour avoir qualifié l’existence des camps d’extermination et des chambres à gaz dans l’Allemagne nazie de simple " point de détail ", l’occasion est sinon rêvée du moins opportune de mettre tout le monde en rang par deux derrière Le Pen.

C’est ainsi qu’on a pu voir à la télévision les images, devant le tribunal de Versailles, des petits leaders du Front national, Mégret en tête, venir prendre la parole devant quelques poignées de militants clairsemés, pour faire allégeance au chef " injustement poursuivi ", " victime de complots "…

Ces petites batailles nous font sourire et on ne peut que se réjouir de voir ainsi le leader du Front national se ridiculiser, condamné à juste titre par la justice, comme on ne peut que se réjouir de voir la femme de l’ex député-maire Front national de Toulon, Le Chevallier, battue dimanche dernier par la candidate socialiste lors d’élections législatives partielles.

Tout cela indique que le Front national n’est pas en très bonne position. Porté au premier rang de la vie politique, après avoir fait illusion auprès d’une fraction de l’opinion peu consciente qui croit pouvoir exprimer son mécontentement en votant pour ces démagogues qu’on ne verra, croit-elle, jamais au pouvoir, les politiciens du Front national révèlent leur vrai visage, celui de petits politiciens arrivistes, le plus souvent délaissés des grands partis de droite, prêts à faire alliance avec eux aujourd’hui, ou du moins avec ce qu’il en reste pour accéder plus rapidement aux privilèges des postes et des places auxquels ils ont commencé à goûter.

Le Front national est certes en difficulté mais les causes de sa progression sont en fait pour beaucoup indépendantes de la médiocre personnalité de ses leaders.

Les causes de sa progression, c’est le recul social que connaît la société du fait de l’offensive que mène la grande bourgeoisie de la finance et de l’industrie contre le monde du travail. Les causes de la progression de Le Pen, c’est le désespoir, c’est le sentiment d’insécurité qui touche des milieux de plus en plus larges, la démoralisation et l’absence de perspectives sociales qui laissent la place aux idées réactionnaires, aux préjugés racistes et rendent les esprits les plus faibles disponibles aux illusions démagogiques.

Ce terrain dont se nourrissent les progrès passés de l’extrême-droite, ce ne sont pas des décisions de justice ou les succès électoraux de députés qui soutiennent la politique de l’actuel gouvernement qui pourront le transformer. C’est même cette politique qui en est responsable, une politique menée par des partis qui prétendent représenter les milieux populaires, le monde du travail, les plus défavorisés, les chômeurs, les exclus, les jeunes, alors qu’en fait elle sert les intérêts des riches et des privilégiés.

Une seule chose pourra réellement enrayer la progression du Front national, c’est l’irruption des salariés, des chômeurs, des exclus, des jeunes, sur la scène sociale et politique pour faire entendre leur voix, exiger d’imposer à toutes les classes dominantes, aux riches, les sacrifices nécessaires pour éradiquer le chômage et la misère. Soyons sûrs alors que les petits messieurs du Front national qui aujourd’hui plastronnent et parlent fort seront balayés par la force des travailleurs.

 

La police belge assassine une jeune femme sans-papiers

Mardi 22 septembre, une Nigériane de vingt ans, Sémira Adamu, a trouvé la mort alors que les gendarmes belges tentaient de la faire monter de force dans un avion pour l’expulser. Comme elle se débattait et criait pour tenter d’alerter les passagers, les deux gendarmes qui l’escortaient l’ont étouffée avec un coussin. Transportée à la clinique dans le coma, elle est morte dans la soirée. C’était la sixième tentative d’expulsion visant la jeune femme, qui avait déjà dénoncé les mauvais traitements pratiqués par la police, avec l’aide de gardes de sécurité de la compagnie aérienne Sabena, qui n’avait dû son salut qu’à l’intervention des passagers.

Cet assassinat a suscité beaucoup d’émotion et d’indignation en Belgique, d’autant plus que les premières conclusions médicales parlaient de " mort naturelle " et que le ministre socialiste de l’Intérieur, Tobback, soutenu par le premier ministre belge, Dehaene, a justifié avec un cynisme révoltant ce genre de pratiques brutales dans les cas de " rébellion d’un étranger lors de son expulsion ", comme le dit une loi de 1996. Le gouvernement a même exercé de fortes pressions pour qu’il reste à son poste, à six mois des élections générales, et pour qu’il poursuive la réforme de la police et de la justice. Le précédent ministre de l’intérieur, Van De Lanotte, a déjà dû partir il n’y a même pas un an après l’affaire Dutroux. Mais les manifestations de protestation ont été telles que Tobback a été contraint de démissionner et que les expulsions concernant environ 15 000 demandeurs d’asile sont provisoirement suspendues.

La politique et les méthodes musclées du gouvernement belge visant à se débarrasser par des expulsions massives des immigrés ne sont pas différentes de celles qui se pratiquent dans un certain nombre de pays d’Europe, dont la France. Les socialistes au gouvernement se ressemblent comme deux gouttes d’eau de part et d’autre de la frontière. Là-bas comme ici, ils mènent une politique qui vise à faire des travailleurs émigrés des boucs émissaires. L’assassinat qui vient d’être commis est le résultat des méthodes barbares qu’implique une telle politique. Et contrairement à ce qu’ont dit certains, les flics français agissent avec la même brutalité lors d’expulsions d’étrangers. Les associations et collectifs de sans-papiers qui luttent actuellement ici contre les expulsions et pour la régularisation des sans-papiers ont dénoncé des pratiques aussi brutales dans les commissariats, les centres de détention ou dans les avions rapatriant les " expulsables ". Pas plus tard que mardi dernier, le journal Libération relatait une agression dont a été victime une jeune Marocaine au centre de rétention de Nanterre par trois hommes mis en examen pour harcèlement et agression sexuelle. Mais des deux côtés de la frontière, les sans-papiers, les associations et militants qui les soutiennent font entendre leur voix, s’organisent pour défendre leurs droits et leur dignité. Grâce à leur combat, non seulement les forfaits de la police et du gouvernement ne se passent plus dans le silence et l’indifférence mais ils sont combattus.

 

Extrait de l’article d’Engels : " Le progrès de la réforme sociale sur le continent "

paru dans The New moral world and gazette of the Rational society du 4 novembre 1843.

Nous sommes fermement persuadés que ce n’est pas la tentative pratique, mais l’exécution, à partir de la théorie, des idées communistes qui représente un danger véritable. En effet, lorsqu’elles deviennent menaçantes, et même lorsqu’elles sont effectuées en masse, les tentatives purement pratiques peuvent recevoir la réponse des canons. Mais des idées qui vainquent notre intelligence, qui conquièrent notre esprit, auxquelles la raison lie la conscience –ce sont là des chaînes dont on ne peut se défaire et qu’on ne peut arracher sans s’arracher soi-même le cœur, ce sont des démons que l’homme ne peut vaincre qu’en s’y soumettant. "

 

Allemagne : la victoire du " camarade des patrons " ne pourra masquer la colère montante

Schröder, le candidat du Parti social-démocrate (SPD), va donc succéder au chancelier Kohl (CDU, chrétien-démocrate), après la victoire de son parti, par 40,9 contre 35,2 % des voix, aux élections législatives du 27 septembre. Presque aucun commentateur n’a eu la naïveté de saluer en Schröder la victoire d’un candidat " socialiste " et c’est au " libéral centriste " Tony Blair qu’il a été comparé... Schröder lui-même annonçait le soir des résultats : " le nouveau centre a triomphé ! ".

L’extrême-droite ne réalise aucun score spectaculaire contrairement à ce que l’on aurait pu craindre. Le PDS, l’ancien parti communiste, franchit pour la première fois depuis la réunification la barre des 5 % et dans les Länder de l’Est, il devient le troisième parti derrière la CDU et le SPD, avec des scores de 24,4 % dans la région du Mecklembourg ( alors que les deux partis d’extrême droite ne recueillent que 2,9 % et 1 % des voix) et jusqu'à 30 % dans les parties orientales de Berlin. La CDU, elle, perd depuis 1994 plus de 12 points. La situation est particulièrement dramatique dans l’Est de l’Allemagne, un quart des habitants est au chômage, et la désillusion a été rapide après les espoirs nés de la réunification. Et que des communistes malgré leur passé de bureaucrates et de dictateurs se retrouvent au Reichstag est, de fait, un camouflet pour tous ceux qui se couchent devant la finance.

Mais c’est dans toute l’Allemagne que la situation sociale n’a cessé de se dégrader depuis le début des années 90 et la victoire de Schröder marque le rejet, par une fraction croissante de travailleurs, de la politique menée ces dernières années.

Avec les licenciements à tour de bras, 2,7 millions d’emplois ont disparu depuis 1991, portant le nombre de chômeurs officiels à plus de 4 millions (6 millions en réalité), si bien qu’entre chômeurs, travailleurs précaires et préretraités, c’est aujourd'hui un cinquième de la population active qui dépend d’allocations et d’aides sociales. Pour financer cela, ce sont bien sûr les salariés qui ont été mis à contribution par la hausse des cotisations (de 35,5 % du salaire brut en 1991 à 42 % aujourd'hui) ce qui, ajouté à l’inflation et à l’augmentation des impôts, a fait stagner le pouvoir d’achat de ceux qui ont conservé un emploi. Ainsi, pendant les cinq dernières années, tandis que la productivité s’est accrue de 10 % et que les revenus des entreprises et les fortunes personnelles ont augmenté de 46 %, l'ensemble des salaires réels a, lui, reculé de 8,3 %. Les conventions collectives ont été démantelées, le maintien du salaire en cas de maladie et les quelques protections contre les licenciements également et, aujourd'hui, seul un salarié sur deux conserve un contrat de travail à plein temps et non temporaire. Cette offensive du patronat allemand a été menée de concert avec le gouvernement Kohl et avec la complicité des directions syndicales, liées au SPD, qui ont négocié des baisses de salaires sous prétexte de " préserver l’emploi ".

Face à cela, que compte faire Schröder ? Poursuivre la même politique, " en beaucoup mieux " que Kohl. Schröder, qui s’est fait depuis des années le champion de l’esprit d’entreprise, de la flexibilité et de la baisse des salaires – ce qu’il appelle la " modernité " –, qui est fier de son surnom de " camarade des patrons ", et dont Henkel, le patron des industriels allemands, dit qu’il " partage beaucoup des priorités des responsables économiques ", clame haut et fort qu’il appliquera la politique décidée par la droite... mais que celle-ci s’est avérée incapable d’imposer. C’est le cas de la réforme sur la fiscalité, qui prévoit des allégements substantiels pour le patronat, et que Schröder envisage tout simplement de mener " avec la CDU ". En ce qui concerne le système de protection sociale, Stollmann (le " Bill Gates " allemand, un multimillionnaire présenté comme le futur ministre de l’économie) a déjà annoncé la couleur en l’assimilant à " une prison pour le travailleur moyen " : Kohl a commencé à l’égratigner, Schröder s’apprête donc à le démanteler. Le SPD est ainsi d'accord avec la droite pour développer la retraite par capitalisation – des fonds de pension que la Bourse attend impatiemment –, et pour poursuivre la compression des dépenses de santé et la mise en place d’une médecine à deux vitesses.

Le programme du SPD évoque vaguement le renforcement de la justice sociale et la lutte contre le chômage (par la subvention des salaires dans l’industrie et le commerce, ou par la création de 100 000 emplois-jeunes). Schröder prétend, comme d’autres, que sa priorité sera de " combattre le fléau du chômage ". Walter Riester, numéro deux du syndicat IG Metall et futur ministre du travail, sera chargé d’organiser un pacte pour l’emploi .

C’est ce lien avec un parti ayant gardé une influence sur la classe ouvrière qui constitue l’atout de Schröder vis à vis des… milieux financiers qui lui font confiance pour imposer une " politique de  rigueur ".

On ne sait pas encore si Schröder parviendra à un accord pour gouverner avec les Verts, ou s’il mènera une " grande coalition " gouvernementale avec la droite. Il semble s’orienter vers une coalition avec les Verts. Mais l’enjeu est bien mince. Simple affaire de calculs politiciens.